06.11.2006
La glande dominicale
Un nouvel extrait d'"En Rade" polar sur Brest, son port, ses bars et ses nuits.
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Si vous avez raté le début
Le bar est fermé ce soir et je peux m’adonner à mon péché préféré : la paresse. Aujourd’hui, c’est dimanche. Après ma virée nocturne et une semaine de labeur, il est bon de rester tranquille.
Si la paresse est un défaut, parmi ceux que l’on dit capitaux, elle est aussi le principal moteur de l’homme. La vraie raison d’avancer, de créer, de réfléchir par crainte d’agir.. Peut-on faire l’apologie d’un pécher capital ? La paresse doit-elle être comparée au vol, au meurtre, à l’adultère ? Peut-on lui attribuer à défaut de vertus, des mérites ?
Cet état végétatif rend notre corps cotonneux et difficile à bouger. Tout effort est durement concédé. L’idée de m’y adonner jusqu’à lundi matin me réjouit. Comme souvent lors de ces dimanches pluvieux, la chaleur de la couette est plus tentante que la selle glacée du vélo ou des bancs si inconfortables des églises.
Les crises de paresse viennent doucement, tout doucement. Comme une torpeur progressive qui s ‘empare de notre vitalité quotidienne lors des longues matinées dominicales. On les sent venir, on sait que ce n’est qu’une question de minutes. On ne fait d’ailleurs rien pour se retenir. On commence par s’y complaire avec nonchalance, on s’y abandonne ensuite et on s’y perd. Perte de l’équilibre, engourdissement des membres. Tout effort devient insupportable : quoi de plus difficile que de laver la casserole ? C’est insurmontable, l’idée en devient grotesque, tout à fait déplacée. Comme un haut le cœur devant cette montagne de volonté pour atteindre l’ évier. Tant pis, mangeons dans la boîte, c’est aussi bon et il n’y a pas de vaisselle.
Paresse, comme une caresse qui nous fait frémir d’aise, de contentement. Comme le pendant à la suractivité quotidienne, au rythme de fou et de feu de malades du gain de temps. L’époque est à l’activité, soyez actif ! Lisez une heure, c’est bon pour la tête. Courez une heure, c’est bon pour le corps. Jardinez, travaillez, voyagez, téléphonez, sortez au théâtre, au concert. Mais surtout, jamais, ne vous laissez aller à vous relaxer si ce n’est pas «culturel », «spirituel ». Ne parlons pas ici de yoga, de zen, de méditation transcendantale, ou autre branchouserie post new age. Parlons ici de glande, de loche.
La vrai glande du dimanche se pratique en survêtement ou sweaterie ample et chausson (l’avatar du laisser aller domestique) , la chevelure écrasée par le poids du sommeil, le corps gardé au chaud sous la couette. Elle se la joue égoïste. La compagnie des copains, des relations du week-end doivent être déviées par la ruse ou par lâcheté. Ne répondez pas au téléphone si vous voulez avoir la paix, ce pourrait être une invitation à l’embauche, qui vous soustrairez à votre sage débauche. Et pourquoi pas allez se balader tant qu’on y est ?
Qu’il est bon une fois la semaine de se laisser prendre à ces vices si décriés : curage de nez, matage bovin de l’écran animé des dimanches matin télévisuels. Seuls quelques neurones se mettent en action et encore, au ralenti pour suivre ces interminables séries américaines.
C’est sous hypnose que l’on assiste à ce vomi d’images telle une patate de canapé qui a, à proximité de la main chips, bière et autres aliments de régime.
A 16h00, la sonnerie du téléphone me tire de ma léthargie. Jean souhaite me voir, il est tout excité et je n’ose lui refuser de passer. Jean est un drôle de phénomène. Ayant suivi une formation classique de droit, il s’est pris de passion pour l’informatique. Il pianote à une vitesse qui force l’admiration, connaissant par cœur tous les secrets des systèmes d’exploitation, d’Internet et de la technologie en général.
Tard le soir, dans sa chambre du cœur de Recouvrance, il explore la toile sans fin du web, je le soupçonne de s’adonner à des piratages informatiques sur certains sites officiels représentant l’ordre, l’Etat et d’une manière générale, toutes les institutions. Il ne s’est jamais vanté de ses méfaits mais ses discussions enflammées sur l’oppression, la répression et tous ces grands mots à vocation idéaliste, laisse présager qu’il utilise à dessein ses connaissances informatiques.
Cependant, cette aversion pour les représentants de la chose publique qui lui est venue pendant ses années fac est feinte. Sa passion est ailleurs : il s’identifie au grain de sable qui gangrène un système bien huilé. Sa capacité d’analyse et de réflexion m’ont toujours frappé. Au cinéma, au tiers du film, il imagine les dix scénarios possibles pour la suite. Il se délecte des exploits de ses comparses hackers et s’adonne à toutes les combines que son ordinateur lui permet.
Ce n’est pas le gain qui l’attire même s’il pouvait faire commerce de fausses cartes étudiantes, passeports, vignettes et tous papiers officiels. Lorsqu’il décide d’aller à un concert, il achète un billet qu’il copie au scanner et passe avec un faux, heureux de berner l’organisation.
Attiré par tous les mouvements d’étudiants à vocation anarchiste, il ne gardait en mémoire que l’esthétisme de leur lutte, incapable de s’engager plus avant dans chacun de leurs combats qu’il jugeait, certainement, étranger à ses préoccupations réelles. Souvent, il m’embrigadait dans des forums militants où chacun exprimait ses idées sans écouter celles des autres. Je m’amusais souvent de ces futurs représentants de la loi qui bravaient ainsi leur vocation. La plupart d’entre eux finiraient habillés d’une cape noire à défendre l’opprimé et plaider des causes bien moins nobles.
Jean intervenait souvent, débitant de longues tirades enflammées avec aplomb. De sa voix forte, il couvrait le brouhaha de tous les opposants et imposait avec autorité ses idées libertaires. Souvent, au milieu de ses déclamations, il me lançait un clin d’œil et je souriais discrètement. Car, bien sur, tout cela n’était qu’un jeu. Il pouvait exprimer tout et son contraire avec autant de passion. Son charisme et sa verve suffisaient souvent pour qu’il imprime ses points de vues du moment aux populations estudiantines médusées. A la sortie, souvent, il m’interrogeait sur la qualité de sa prestation et nous finissions hilares, ragaillardis par ce bon tour porté à tous ces révolutionnaires de salon.
Il avait ensuite découvert le monde du travail en free lance et alternait les missions à vocation juridique avec des développements d’applications informatiques. Il avait conservé de son époque estudiantine, un réseau de copains devenus influents et savais l’exploiter professionnellement. Ce sont les plus dissipés et extrémistes de ses compagnons qui avaient le mieux réussi dans la vie, enterrant leurs idées sous des responsabilités nouvelles et se forgeant au fil des années une respectabilité qui dénotait avec leur passé. Imperceptiblement, les relations se faisaient de moins en moins amicales et la chaleur des retrouvailles du début avait fait place à la froide efficacité des rendez-vous entre cadres dirigeants. C’est pourquoi, il appréciait ceux d’entre eux qui savaient conserver leur impertinence juvénile.
J’en faisais certainement partie. J’avais conservé mon mode de vie étudiant et mon célibat y était certainement lié. Je continuais à aller laver mes vêtements au lavomatique, la vaisselle s’empilait dangereusement dans mon évier et la propreté de mon antre était aléatoire. Mes besoins pécuniaires étaient faibles et je privilégiais une douce oisiveté à une vie de contraintes et de responsabilités. Certes, j’entrevoyais la vénalité de cette existence et je retardais régulièrement la prise en main de mon parcours professionnel. Mon célibat me pesait et je supposais que mon emploi de serveur était le meilleur observatoire pour guetter ma future dulcinée. Pourtant, le seul spécimen féminin qui m’occupait l’esprit était Katia.
La suite ?
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12.04.2006
Premier Chapitre "En Rade"
Oubliez tous vos préjugés, tentez d’échapper pour quelques pages au réalisme implacable de votre vie diurne. La nuit, les rapports sociaux de nos congénères ne répondent pas aux règles officielles et couramment admises. Ouvrez une bière, baissez l’intensité de votre éclairage, cherchez un bon vieux disque, un de ceux que vous mettez en haut de la pile et laissez-vous embarquer.
''Je m’appelle Olivier Jammes. Mes origines britanniques remontent à plusieurs générations et malgré ce nom aux consonances peu habituelles de ce côté ci de la Manche, ma famille est issue de la région brestoise (de Guipavas pour être précis). Aussi, est-ce vraiment le hasard qui m’a mené sur ces quais comme serveur ? Il y a cinq ans, après des fortunes professionnelles diverses, je prenais un café matinal sur le port.
Organisé, j’avais acheté le journal local et un croissant à la boulangerie qui jouxte Le Départ. Dans le ciel radieux, le ricanement des mouettes semblait se moquer de ma gueule de bois et le baromètre de mon humeur indiquait «ciel sombre, avis de grand vent ». La jovialité affichée de la commerçante me murait un peu plus dans ma morosité et à son sourire, je lui rendais un silence hautain.
''Depuis quelques semaines, je dérivais ayant perdu toute attache professionnelle. Sans ces obligations, j’avais perdu les repères quotidiens que procurent les heures fixes. Mes nuits devenaient progressivement plus longues que mes jours et j’étais fermement disposé à inverser la tendance. Installé sur une table dans la véranda baignée de soleil et d’une odeur mélangée de café et d’anis, j’entrepris de détailler les offres d’emploi. Aux grands encarts racoleurs, je préférais le fouillis de la rubrique «emploi divers ».
« Tu cherches du boulot ? J’ai peut être quelque chose pour toi ». Interrompant ma lecture, je levais les yeux pour découvrir mon interlocuteur.'' Le type, le patron du bar sans doute, était certainement un baroudeur. La stature était imposante, les tatouages et les muscles des avant-bras forçaient le respect. La quarantaine encore fraîche, son visage respirait la bonhomie et ses yeux rieurs me scrutaient avec attention. - De quoi s’agit-il ?
Nous ne nous étions pas encore présenté et j’aimais cette façon franche et directe de m’aborder. Je m’efforçais de répondre sur le même registre en laissant au fond du cartable les convenances d’une éducation scolaire à consonance religieuse et bien pensante. - J’ai besoin de quelqu'un en soirée pour servir et débarrasser. Disons de 19h00 à 01h00 du matin. Si ça t’intéresse, passe me voir ce soir.
Sans attendre de réponse, il retourna derrière le zinc et continua son service me laissant perplexe. Je me réfugiais à la page horoscope du journal du jour «travail : ne délaissez aucun détail – santé : ménagez-vous. » A priori, pas grand chose à tirer de ce côté là. Je décidais de profiter du délai accordé par celui que je surnommais mentalement déjà le patron pour me décider. En sortant du bar, je croisais une dizaine de marins en tenue, à la peau mate, que j’assimilais à des grecques et décidais de marcher le long du quai pour vérifier leur nationalité inscrite à l’arrière de leur bateau. Cette promenade improvisée me ferait le plus grand bien. Le soleil se reflétait sur l’eau huileuse et quelques habitués isolés taquinaient le poisson en trempant leur ligne parmi les détritus. Plus loin, mouillaient côte à côte deux bateaux de pêche originaires de Morlaix : le Laëtitia Antony et le Notre Dame de Kérizenin. A l’arrière, des bouées de couleur rose radis délavé par la mer et le soleil avaient été attachées comme des gros ballons de baudruche. Une forêt de casiers encore mouillés s’étalait sur le pont. La plupart avaient perdu leur couleur bleu ciel d’origine pour devenir marrons. Il me fallut plus d’une demi-heure pour découvrir la carcasse rouillée d’un bâtiment arborant, comme je l’avais imaginé, le pavillon grec. Quelques officiels se pressaient de régulariser cette présence.
La proposition du «patron » me taraudait l’esprit alors que je retrouvais l’enfilade des bars et des commerces jouxtant Le départ. Je dépassais le « libre-service alimentaire, dépôt de pain et vente de gravettes », le shipchandler et ses gadgets japono-breton authentiques et remarquais entre ces échoppes aux couleurs vives, les entrées plus discrètes de bureaux d’architectes ou de sociétés d’ingénieries. Plus loin, je jetais un œil à travers la devanture d’un restaurant cossu de poisson et fruits de mer dont les impeccables nappes blanches ornaient les tables rondes. Dans le fond de l’établissement, des filets de pêche, sans doute récupérés non loin d’ici, pendaient du plafond et rappelaient le thème maritime du contenu des assiettes. Le nom des débits de boissons permettaient également aux touristes fraîchement débarqués de s’imprégner de la vocation de ces établissements : les Embruns, l’Escale, les Mouettes, l’Abri des flots, les Passagers du Vent.
La suite? .... A suivre !
21:15 Publié dans Roman "En rade" extraits | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
12.08.2005
Un nouveau chapitre extrait de "En Rade",
Roman sur Brest et ses nuits.
Le bout du monde
Brest, ville du bout du monde. Ici le train ne passe pas, il s’arrête : « Brest, terminus. La cité du Ponant est heureuse de vous accueillir ». On ne va pas plus loin. Ne ratez pas votre arrêt, vous vous retrouverez à New-York en continuant plus à l’Ouest. Nous sommes ici à l’extrême ouest, l’ouest sauvage, le Far West.

Le bout du monde
Est-ce pour cela que Dominique a voulu récréer une ambiance et un décor country dignes du Colorado ?
Au gré de l’arrivée des bateaux, cette cité intègre par flot de multiples nationalités de marins. Elle s’enrichit de leur présence. Le port de commerce constitue ce que les politiques et les urbanistes appellent, dans leur jargon, un «espace mixte ». C’est à dire qu’ici se côtoient à la fois un port de pêche, des bureaux, des commerces, des bars, une discothèque et de nombreux restaurants. Il ne faut pas non plus oublier les riverains qui s’accrochent à rester domicilier sur cette zone malgré que, jour et nuit, l’activité y soit bouillonnante et bruyante.
Pour le moment, le port s’est mis à l’heure grecque et les voyageurs, fraîchement débarqués, côtoient les indigènes jusqu’au zinc du «départ ». Ce deuxième soir, les échanges sont timides et les regards curieux se croisent. Mais la jovialité de début de soirée a vite fait place a une tension presque palpable. C’est un peu avant minuit que l’incident éclata. La faute à l’alcool, aux décibels agressifs, à la connerie ? Depuis une demi-heure, un couple de motards passablement éméchés s’amusaient à jeter des cacahuètes sur les uniformes impeccablement blancs des marins. Ceux-ci feignaient de ne rien voir, attitude qui agaçait les deux barbus en cuir. La musique, pleine de riffs métalliques, de basse amplifiée et de gémissements chaloupés, excitait les plus jeunes.
Sans doute, était-ce un morceau qu’affectionnait Dominique qui avait monté le volume plus qu’il n’aurait fallu. Il devenait difficile de communiquer par les mots.
Je fus involontairement le déclencheur de tout ce qui suivit. Au moment de dépasser les gradés, un geste malheureux et involontaire de l’un d’entre eux déséquilibra mon plateau faisant chuter les boissons. Je souris, montrant que je maîtrisais la situation et que l’incident était clos. La rapidité de la scène m’avait laissé pantois. Je m’accroupis pour ramasser le contenu de mon plateau et focalisais sur les débris de verres cassés et les lattes de bois mouillées du plancher. Happé par la servitude de ma tache, j’en oubliais les forces en présence.
A quatre pattes, alors que je rassemblais les morceaux de verres, je vis s’avancer quatre lourdes bottes poussiéreuses. Le volume de la musique et des conversations s’était estompé. Les motards n’entendaient pas renoncer à prendre ma défense, bien décidés à se faire les porte-voix du peuple indigène bafoué. Ils étaient satisfaits que leur provocation ait trouvé une fin digne de leur soif de violence. La rixe intervint aussitôt sans réelle introduction. Dans une confusion générale, les deux parties échangeaient des coups diffus et les cris fusaient. Pris de stupeur et ne parvenant pas à m’expliquer les gestes insensés et brutaux des clients, mon premier réflexe fut de passer lâchement derrière le bar. Dominique assistait à la scène avec le regard amusé de celui qui n’en est pas à sa première échauffourée nocturne. Il laissait faire, comme s’il connaissait à l’avance le dénouement de cette altercation.
Katia, vêtue d’un chandail de laine que son service avait orné de taches, ne put s’empêcher de s’extirper de son arrière cuisine pour découvrir la scène qui, comme contribuera à alimenter la réputation du lieu. Le spectacle auquel j’assistais était hallucinant. La plupart des clients tentaient discrètement de se diriger vers la sortie mais, le plus souvent, leur retraite était coupée par les mouvements des combattants. J’éprouvais une peur mêlée d’angoisse. Plus tard dans la nuit, lorsque les esprits se furent calmés, aidés, il est vrai, de quelques grands coups de gueule de Dominique et de gyrophares policés, nous nous sommes assis avec deux autres clients, des privilégiés. Nous avons trinqué en absorbant un pur single malte, bercés par la musique de Rory Gallagher. Dominique, fidèle à lui-même, distribuait de grandes rasades à chacun. L’un des deux hommes ne m’était pas inconnu, mais l’heure tardive à laquelle il nous avait rejoint m’interdisait toute interconnexion avec mon passé, même le plus proche.
On entendait toujours au loin les complaintes des marins grecques et le vrombissement de quelque «quatre cylindres » laissant derrière eux des volutes nauséabondes de monoxyde de carbone. Celui des deux clients qu’il me semblait connaître, se rendit à la raison et suggéra de mettre un terme à cette soirée, non sans avoir pris le soin de me dévisager de son regard bleu trouble, avant de me rappeler à son tour que nous nous étions probablement déjà croisés. Fatigué, je ne relevais pas la remarque et me convainc que nous aurions sans nul doute d’autres occasions de faire connaissance. Il n’en dit pas plus et nous gratifia d’un superbe «allez,…salut bande de nazes » avant de disparaître dans la pénombre, titubant ça et là, éructant à tout rompre, et dégoulinant son trop-plein de houblon et de malte.
Pour ma part, je vécus le pire instant de ma jeune carrière de barman lorsque Dominique m’annonça que je devais remettre les lieux en état pour le lendemain, «avant que tout cela n’ai coagulé » crut-il bon d’ajouter. Avec 2 grammes dans chaque poche et le dernier larron qui peinait à se désincruster de son siège, mon emploi tenait toutes ses promesses.
Katia est une jeune femme charmante. Son accent dont je n’arrive pas à identifier l’origine ajoute une touche de sensualité à son personnage. Sa discrétion dénote dans l’environnement gouailleur. Peu disserte, elle ne s’adresse que très rarement à la clientèle et encore plus rarement à moi. Lorsqu’un consommateur accoudé au bar essaie de lui faire la conversation, elle soupire et s’éclipse rendant vaine toute tentative. On ne peut pas dire qu’elle contribue à fidéliser la clientèle, son attitude frisant souvent l’impolitesse. Lorsque certains s’en offusquent, immédiatement Dominique intervient, distillant une dose de bonne humeur pour faire oublier l’échange peu fructueux. Après tout, la conversation avec la patronne fait souvent partie du rituel dans ce type d’établissement. Pour ma part, j’ai immédiatement abandonné l’espoir de m’en faire une alliée, une collègue de travail, une complice du quotidien.
Cependant, cette indifférence me semble feinte car je la sens souvent m’observer lorsque je me déplace et débarrasse les tables. Mais lorsque nos regards se croisent furtivement, aussitôt elle m’évite et s’absorbe dans le nettoyage de la machine à café ou toute autre tache. Malgré sa beauté, peu d’hommes semblent la remarquer. Certes son positionnement comme amie du patron gèle les tentatives de séduction ou ce qui pourrait être pris pour tel. D’autant plus, que le patron en question n’est pas du genre gringalet, un seul coup d’œil à sa carrure suffit souvent à calmer toute ardeur libidineuse.
Et puisque l’on en parle, je dois avouer que je ne suis pas insensible à Katia. J’aime son odeur fruitée lorsque nous nous croisons derrière le bar et que nos deux corps se frôlent, ses cheveux courts et ses traits du visage bien dessinés. Sa simple présence procure une touche d’humanité et de civilisation en ces lieux barbares. Mais surtout, elle m’intrigue. Décoder son apparente impassibilité devient un jeu où je commence à marquer quelques points. Ainsi, dés qu’elle se sent observée, elle fait montre d’une activité incessante et parfois inutile. Est-ce de la timidité ou une hautaine distance qu’elle souhaite conserver entre elle et son entourage? Est-ce du dédain pour cet environnement qu’elle peut juger primitif ?
Lorsque, minuit passé, les esprits s’échauffent et que les rires deviennent plus gras, elle reste derrière le bar ne s’éloignant jamais trop de son ami. A la fermeture, elle s’éclipse la première, furtivement et sans saluer, me laissant le soin de tout ranger. Ce soir, alors que la cloche annonce la fermeture imminente, Katia en passant près de moi, me glisse dans l’oreille «rendez-vous dans deux heures au 6ème bassin, dans le secteur de déchargement des palettes ». Interdit, et avant que je puisse articuler une réponse, elle s’est déjà volatilisée comme à son habitude.
Que veut-elle me dire ? Pourquoi vouloir me parler hors du bar ? Ce rendez-vous mystérieux m’intrigue. Comment dois-je raisonnablement réagir ? Sommes-nous toujours dans le cadre professionnel ? J’imagine que non et conviens d’accepter malgré tout cette invitation mystérieuse.
Dominique, l’œil goguenard malgré l’heure tardive, sifflote en nettoyant les tables. Est-il au courant que son amie souhaite me voir à une heure si peu conventionnelle ? De plus, leur relation m’autorise à penser que, tout naturellement, il partira la rejoindre dans quelques minutes. Et quelle sera sa réaction lorsqu’il ne la trouvera pas à son domicile ? Toutes ces questions tournent dans ma tête alors que je finis de nettoyer le bar.
En sortant, une grande bouffée d’air iodé me rappelle à mon rendez-vous et j’extirpe de mes poumons une partie de l’air vicié et nicotiné de la soirée. C’est mon petit rituel de fin de service qui est essentiellement psychologique. Je me purifies ainsi les poumons et l’âme, prêt à aborder un nouveau rôle, le mien. Je ne suis plus alors le serveur attentionné, mais le jeune homme aventureux. J’ai pour ma part, une grande envie de me changer les idées et je sens que la nuit me le permettra. Dehors, des volutes d’une fine pluie semblent tourner autours des belvédères qui s’étendent le long du quai de la Douane qui fait face à la mer. Je frisonne, baisse la tête et rentre mon cou à l’intérieur du col de mon caban. J’ai une heure et demi à tuer avant l’heure fixée.
A cette heure, les bars sont fermés et seule la discothèque du port accueille encore les visiteurs. Plutôt que de me replonger dans l’ambiance festive et enfumée, je préfère errer à la recherche du 6ème bassin. Les commerces qui s’étirent le long du quai laissent vite place à des entrepôts de location. Malgré l’obscurité, j’aperçois sur la façade d’un des entrepôts, un titan de papier peint par Paul Bloas, un artiste originaire du coin. Il a pour habitude de coller ses monumentales peintures dans des quartiers difficiles ou dans des lieux promis à la démolition. Leur caractère éphémère accentue l’impression d’abandon qui s’y dégage. Je devine que le collage représente un marin recroquevillé, la casquette à hauteur des yeux, la cigarette dans le coin de la bouche. Ce personnage semble hanté le port d’une présence irréelle.
Juste devant le Départ, l’image emblématique de la dernière grande fête maritime du port représente un marin accoudé au bastingage. Il observe les bateaux et les hommes qui s’activent sur le pont. Cette gigantesque fresque de 15m de haut est à la fois authentique, légendaire et réel. Elle dépeint parfaitement l’atmosphère du port à cette heure.
Entre les hangars vides, le vent s’engouffre par rafales. Les rues sont désertes. Je passe devant un mur placardé de publicités aguicheuses pour des services télématiques : de jeunes femmes aux positions évocatrices qui semblent m’observer. Je m’approche maintenant du lieux de rendez-vous en longeant la cale de radoub numéro une en face des bureaux de la Direction Départementale de l’Equipement. Comment vous donner une idée de l’immensité de ce trou béant ? Imaginez un vide de 225 mètres de longueur et de 27 mètres de largeur soit pratiquement, la place de la Concorde à Paris. La hauteur me donne le vertige. Je traverse le Boulevard Isidore Marfille puis, enjambe les voies ferrées. Finalement arrivé au 6ème bassin, je tente de me mettre à l’abri de la pluie le long d’un entrepôt. L’idée de la présence de Katia devient insolite en ces lieux. L’heure fixée approche et rien ne vient, l’endroit est vide de toute présence. Sur ma droite, un trou dans la gouttière évacue bruyamment la pluie du toit et éclabousse, en tombant, le bas de mon pantalon.
Mal assis sur une rambarde de sécurité comparable à celle qui s’étendent le long de la voie express, je m’assoupis quelques instants quand le bruit d’un moteur me réveille brusquement. En ouvrant les yeux, j’aperçois au loin deux phares qui se dirigent dans ma direction. Le véhicule roule au ralenti et éclaire les façades en tôle métallique grise ornées de tags noirs aux motifs géométriques. Lorsqu’ils passent à mon niveau, j’aperçois quatre jeunes, la bière à la main, qui agitent la tête en cadence et entend le bruit sourd des basses de leur autoradio survolté. L’attente continue et je commence à avoir froid. L’humidité toute entière m’envahit et je ressens chaque coup de vent jusqu’au plus profond de moi. Je perd patience et décide de quitter ce lieu si peu accueillant. La simple idée de me réfugier sous la couette me réconforte. Avant de partir, je décide de faire un dernier tour du bassin. La présence de Katia est devenue de plus en plus improbable. J’arpente le bitume au pas de course pour me réchauffer, pestant contre cette inutile fin de soirée.
Finalement après être revenu sur mes pas, une évidence me transperce l’esprit en découvrant le lieu où quelques minutes plus tôt je mettais endormi. Sur le mur en face de moi, un énorme graffiti indique : « Olivier, aide moi. Je n’en peux plus .. K.».
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