29.09.2006
Place de Clichy
Place de Clichy, quelques flocons timides se sont mis à tomber. Un vent glacial s’engouffre dans les grandes avenues. Au loin, on devine le phare du sommet de la Tour Eiffel dont le faisceau semble avoir du mal à trouer l’épaisseur nuageuse du ciel sale parisien.
Malgré le froid, il se promène, il musarde. Il s’est accordé un peu de ce temps qui lui manque tant d’habitude. Avant le repas, il avait prévu de traîner dans les rues, de vagabonder sans but à la recherche de ses souvenirs. Il s’arrête un instant pour observer le flot ininterrompu de passants pressés, qui s’activent en se bousculant, en se dépassant, en slalomant entre eux. Il les imagine convaincus de leur importance, emmurés dans leurs certitudes. Comme lui, parfois…souvent.
Il a pris conscience que quelque chose n’allait pas dans son quotidien sans qu’il ne puisse clairement l’identifier. Quel est ce petit caillou dans sa chaussure qui le titille lorsqu’il avance ? Un vague à l’âme diffus, un blues de jeune quarantenaire à qui la vie a toujours sourie.
Il longe la brasserie Wepler où de jeunes oisifs le regardent passer. Il leur sourit en se revoyant, comme eux, à traîner devant un café froid. Il y a de cela combien de temps ?
Combien de temps depuis ce repas mémorable au restaurant Charlot « le roi des coquillages » de l’autre côté de l’avenue ? L’enseigne jaune au graphisme des années 30 aguiche toujours les badauds. Un repère dans un monde où tout va vite. Trop vite.
L’époque est en train de changer. Il se dit que c’est le genre de réflexion que l’on se fait à son âge, lorsque l’on commence à mesurer ce qui nous sépare de la fin. Un Kentucky Fried Chicken jouxte un distributeur de location de vidéo. Quelques irréductibles de la grande toile se pressent devant les guichets du cinéma Pathé.
Il traverse. Boulevard de Clichy.
C’est un lieu où il y a encore des gueules, abîmées par la vie qu’il n’a jamais connu. Celle de la vie dehors, des nuits blanches, des clopes et de l’alcool, des coups faciles, des mauvaises relations, des copains « à la vie à la mort », à la mort qui vient souvent vous rendre visite, aux copains qui sont partis. Mauvaise graine, mauvaise vie pleine de panache, de splendeur et de misère.
Des mal rasés qui vous dévisagent, des jeunes maghrébins qui discutent en bande, des africains un peu paumés dans la grande cité, des vieux qui ont tout vus depuis des siècles et qui sourient au monde, des types louches qui fuient votre regard, quelques femmes immunisées contre les invites incessantes, …
Et puis, il y a les putes qui ont travaillé des centaines de nuits dans les pâtés de maison environnants en rêvant d’ailleurs ensoleillés. Lorsque leurs chairs deviennent trop molles et que les avances ne ramènent plus que des clients sans le sou, elles restent ici. Finalement, c’est ici qu’elles vieilliront. Alors, le soir, elles boivent des canons avec leurs anciens tauliers, quelques vieux clients fidèles au quartier et toute l’équipe des bras cassés, des vieux à qui on ne la fait pas, on ne la fait plus.
Il est remonté par la rue des Martyrs, a longé le sauna Mikonos, le divan du monde, Madame Arthur et ses transformistes.
Une sirène aiguë électrise la rue.
A côté du Royal bar, un bar PMU avec des serveurs habillés en serveur qui débarrassent les tables, sans sourire, bien sûr. Le tissu de leur tablier est lustré et le mouvement de leurs mocassins usés entraîne des paquets de mégots. Ici, on fume encore des brunes.
Les viennoiseries cohabitent avec les pâtisseries orientales et les Big-Mac. Il fait froid.
Il jette sa cigarette et se fourre les mains dans les poches. Les lampadaires diffusent un halo de lumière diffuse. Qui est-il ce soir ? Celui qu’il est, celui qu’il ne sera jamais. Celui qu’il aurait pu être ?
Des cars étrangers et de province déversent des flots de curieux qui viennent s’encanailler en couple dans le quartier à la recherche de souvenirs. Il s’engouffre dans un pub irlandais et commande une bière, sans conviction. Il contemple les volutes ambrées du liquide qui se mélange dans son verre et observe les jeunes gens autours de lui qui parlent fort pour se faire entendre du brouhaha environnant. Ils semblent heureux, insouciants, terriblement vivants.
Juste se poser, mettre quelques instants sa vie sur pause et traîner la mélancolie du temps passé, juste pour soit. Les vestiges du décor de sa jeunesse le hantent ce soir. Que sont devenus ses amis ? Eric, Stéphane, Billy, Sylvain et tous les autres.
Mona.
Qu’est-elle devenue ? Pense-t-elle parfois à lui ? S’est-elle mariée ? Habite-t-elle toujours le quartier ? Il revoie son beau visage, ses cheveux bouclés, son écharpe de soie.
Sans larmoyer, se répandre en paroles inutiles. Simplement être là, ce soir, seul et se dire qu’il vieillit. Et que cela aurait pu être autrement.
Car mes amours sont mortes
Avant que d'exister
Mes amis sont partis
Et ne reviendront pas
Par ma faute j'ai fait
Le vide autour de moi
Et j'ai gâché ma vie
Et mes jeunes années
Charles Aznavour – Hier encore
23:10 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
29.06.2006
Envie d'ailleurs
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La nuit est tombée à présent. L’enseigne bleue et rouge prône victorieuse au dessus du temple. Toute puissance consumériste dont les adeptes retardataires s’activent en poussant leur chariot vide.
- t’as pensé au dentifrice ?
Encore oublié. Pas le courage d’arpenter de nouveau les allées encombrées. Les enfants braillent, la fatigue, l’envie contrariée, la faim. Des odeurs de pizza décuplent les jérémiades. Et pourquoi pas ?
De nouveau, les caddies et leurs maîtres forment une file d’attente.
- C’est à emporter ?
Les sacs de surgelés commencent à perler. Il fait lourd, ça va craquer. Une claque, un enfant qui crie, les haut-parleurs diffusent une vieille rengaine italienne.
- Deux quatre-saisons et trois calzones. Attention, c’est chaud ! Voilà … et deux qui font vingt. Merci, bonne soirée.
Envie d’être ailleurs. Comment mieux illustrer la banalité de mon existence que cette fin de journée ? Ma femme, toute à son bonheur de ramener un nouveau service à café. Mes fils, impatients de se vautrer devant la télévision en enfournant leur pizza. Et moi et mes envies d’ailleurs.
Mise à nu de nos envies, pas de semblants dans la foule des ménagères. Tout se voit entre les grilles métalliques du chariot, toute la banalité de nos vies étalées à qui veut le voir. Acheter. Quelle impudeur à effectuer cet acte en public ! Un simple coup d’œil à une barquette de plat préparé pour une personne… célibataire ? Préservatif, liquide vaisselle, produits premiers prix, couches culottes, allume barbecue, marques distributeurs, CD de Madonna, serviettes hygiéniques, aspartame, alcool. Pas de semblants ici, cela ne sert à rien.
Envie d’être ailleurs sans m’en donner la peine, enfoncé dans la lâcheté morose des jours qui passent. Heureusement, les médias sont là pour rappeler que c’est mieux ailleurs, que ça brille, que c’est beau, riche et bronzé dans ces pays merveilleux où il n’y a pas d’hypermarchés, où les réfrigérateurs sont tout le temps pleins.
- Bordel ! Où sont mes clés ? C’est toi qui les a ? Non, je te les ai donné au moment de payer. Non, les enfants, on mangera les pizzas en arrivant à la maison.
Il pleut à présent. Un énorme panneau publicitaire à l’entrée du parking exhibe une belle femme en maillot dans une pause orgasmique. Au-dessus d’elle, en lettre capitale, une marque de yaourts allégés. C’est ça le bonheur. Le Graal moderne enfin révélé, la mystérieuse coupe est devant nous. Regardez comme elle semble procurer de merveilleux moments. Après quoi courons-nous ? Le bonheur ou l’image du bonheur ? Seule une belle femme aux formes parfaites sera autoriser à y goûter et à afficher son extase tarifée et à portée de bourse.
Changer de vie comme on change de marque de yaourt.
Le coffre grippé, forcer l’ouverture, voiture pourrie.
- Attention, Paul. Ne court pas, il y a plein de voitures ici, tu pourrais te faire écraser. Reste avec nous, donne-moi la main.
Même les propos sont d’une banalité affligeante.
- Les œufs, c’est fragile.
Charger, décharger, les brioches écrasées, le pack d’eau au fond du chariot, mal de dos. Il faut encore sortir de l’enfer du parking, encore attendre, se couler dans le flot.
Le pâté acheté au rayon traiteur me donne des envies de rusticité « authentique ». Plus classe qu’au rayon sous vide mais vulgaire malgré tout. Vulgaire et agréable, authentique, gras et rustique. Comme nous ce soir.
Envie d’être ailleurs.
Fin de week-end. Le rythme trépidant de la semaine a repris. Je m’accorde une parenthèse avant un repas professionnel.
Chauvigny en Poitou Charentes, jour de marché, jour de fête. Les lycées traînent dans le centre ville, désœuvrés. Les grandes vacances sont proches, à la fin de la semaine et l’on sent que l’autorité de leur environnement s’est relâchée. Le monde est à eux. Ils s’apostrophent bruyamment. Ils ont pris d’assaut le kiosque à musique et se vautrent sur le sol. A la terrasse du café, les consommateurs observent les passants qui observent les consommateurs.
A y regarder de plus près, il s’agit d’un bar à la décoration et à la carte d’inspiration cubaine et les clients sont anglais pour la plupart. Le clocher, la place du village, l’image d’Epinal de la France, la douce France chantée par Charles Trenet. Pourtant, à y entendre de plus près, ce sont des musiques anglo-saxonnes que l’on entend sur la terrasse.
Le monde est un village, ce village est le monde. Arrêtons de fantasmer l’ailleurs. Il est ici l’ailleurs, l’universel. Il est dans les couleurs changeantes du ciel, dans la mondialisation des cultures, l’uniformisation des goûts, des parfums de yaourts et des pensées. Il est dans l’amertume du café, les programmes de télé réalité et l’esthétique des séries télévisées, dans l’odeur du tabac blond, la charcuterie sous cellophane, la douceur du vent, le bruit des moteurs et celui du papier journal froissé. Et si l’universel c’était la banalité et la morosité du quotidien, les logos des multinationales, les cris d’enfants et nos rêves d’ailleurs ?
09:29 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
20.06.2006
Transgressions
Monsieur Le Commissaire, je me décide enfin à prendre la plume pour vous écrire ces quelques lignes. Ce sont sans doute les plus difficiles que je n ’ai jamais eu à écrire car il s’agit de dénoncer Eric, mon meilleur ami. C’est aussi l’ultime coup d’un jeu diabolique qui nous a lentement fait dériver jusqu’à la folie. Et, je dois vous avouer que c’est moi qui suis à l’origine de cette partie. Je m’en souviens parfaitement.
C’était un dimanche à la fin d’un repas copieux et bien arrosé . Eric et moi discutions devant un café alors que nos femmes surveillaient leurs progénitures sur la terrasse ensoleillée. Nous habitions dans le même lotissement, dans des pavillons de la banlieue ouest de Paris et étions employés dans la même entreprise de confection. Je suis aide comptable et lui est ouvrier qualifié. Ses horaires de nuit ne nous permettent pas de nous rencontrer dans la semaine. Mais le week-end, c’est toujours avec plaisir que nous nous réunissons. Nos femmes aussi s’entendent bien. Cyndie, ma compagne, est employée dans un grand magasin de sport. Elle y passe ses journées sans voir la lumière du jour, abrutie par les haut-parleurs qui diffusent sans cesse des chansons insipides destinées aux jeunes. C’est pour cela qu’elle ne m’autorise jamais à allumer le tuner de notre chaîne hi-fi.
Je présentais ce jour là à mon ami, une idée que j’estimais à la fois drôle et originale. Je l’avais relevée dans un magazine masculin, un article au titre pompeux du style « comment pimenter votre vie » ou « dix idées pour voir la vie autrement ». Comme d’habitude, l’article en question était une coquille vide et ressassait les tendances actuelles en ayant l’impression de faire preuve d’une originalité exceptionnelle : « mettez-vous au bouddhisme », « devenez végétarien ». Un de ces conseils devait pourtant retenir toute mon attention : « bravez un interdit par semaine ». J’avais déjà oublié les quelques lignes qui suivaient cette accroche. Mais, l’idée, longtemps, résonna dans ma tête. J’expliquais à Eric qu’il s’agissait de transgresser ce que nos lois et nos morales nous avaient empêchées de faire jusqu’alors. C’était là le moyen de pimenter nos vies mornes et banales d’un peu d’inédit, de vivre de fortes poussées d’adrénaline, de se sentir exister.
J’appréhendais la réaction d’Eric. Pourtant, celui-ci approuva immédiatement le projet, fidèle à son enthousiasme habituel.
Pour que le jeu soit complet, il fallait une date de début et une date de fin . Nous étions à la fin du mois de mai et je lui proposais d’arrêter à la fin de l’année. Nous avions convenu de ne pas informer nos femmes de nos activités par peur de leur réprobation moraliste. L’objectif était de monter progressivement dans l’échelle de l’importance de ces interdits. Cela pourrait être mesuré à l’échelle de nos propres valeurs ou de la répression encourue.
Ma première transgression va certainement vous faire sourire Commissaire (pourtant, je vous serai gré d’aller jusqu’au bout de ma lettre et je parie que vous sourirez moins). Je m’en souviens encore comme si c’était hier. Alors que j’errais dans la galerie d’un centre commercial (une des rares attractions en nos contrées urbaines), je m’engouffrais dans un fast food. A cette heure de fin de matinée, le restaurant était peuplé d’une foule de lycéens qui séchaient consciencieusement leurs cours du samedi matin ou profitaient des derniers moments de la semaine avec leurs petits copains ou copines.
La file d’attente promettait d’être longue. Je voyais là l’occasion de braver mon premier interdit. Toisant la foule des jeunes, je passais la tête haute devant eux. J’entendais derrière mon dos, la clameur timide des protestions. Aucun d’entre eux n’eut le courage de m’apostropher. Arrivé rapidement devant la caisse, il me restait à fournir une preuve de mon méfait. C’est ce que je demandais à la caissière : un certificat tamponnée de mon dépassement. Elle exprima une telle perplexité qu’elle décida de demander l’aide de son manager. Celui-ci, à l’écoute de mes explications, souri. Puis, amusé, il accepta de prouver mon dépassement.
Tous les dimanche matins, Eric et moi nous retrouvions pour courir ensemble. C’était le moment d’évoquer notre semaine et les résultats de notre petit concours. Fier de moi, je commençais à lui expliquer ma bravade en lui montrant la note tamponnée. Comme moi, il sortit de sa poche, une note.
Je lus :
« De Monsieur Raymond Martichoux, propriétaire gérant du bar Le Neptune :
Je certifie que M. Eric Cordier, a allumé un cigare dans la zone non fumeur de notre établissement, incommodant ses voisins de table. J’ajoute à destination du lecteur de cette note qu’il n’y a pas de quoi en être fier et que dorénavant M. Cordier n’est plus le bienvenue au Neptune ».
Je me souviens que nous avons beaucoup ri de tout cela en courant dans les grandes allées du jardin public. C’était sans doute un des derniers moments joyeux que nous devions passer ensemble.
La principale difficulté de notre petit jeu était de rapporter la preuve de nos exactions. Le samedi suivant, je traînais, fidèle à mon habitude, dans les allées de la galerie commerçante. Il faut dire que j’aimais profiter de la pause déjeuner de Cyndi pour manger avec elle dans le self-service bondé. Je franchis le seuil d’un magasin de prêt-à-porter masculin et alors que le vendeur était occupé à servir un client, je camouflais une chemise sous mon blouson. La puce antivol qui y était agrafée n’avait pas échappé à mon attention. Cependant, je franchissais en courant le portail électronique. Aussitôt, le carillon de l’alarme résonna dans tout le magasin. Je courais à en perdre haleine dans l’allée encombrée de caddies. Pendant longtemps, j’évitais de me retourner. Heureusement, aucun vigile ne devait interrompre ma course.
Eric, cette semaine là, m’avait battu. Alors qu’il se rendait comme chaque soir à son poste, il avait remarqué à la sortie de la station RER une femme sans âge d’origine roumaine. Elle faisait la manche accompagnée de son enfant. Il me les décrit, vêtus de haillons, la mine triste et sale. Il laissa les passagers de la rame s’évaporer hors de la station. Quand il fut enfin seul avec elle, il l’a regarda droit dans les yeux et la pressa de lui donner son maigre butin. Cette fois-ci aucun rire ne ponctua nos exploits.
J’étais profondément choqué du manque de compassion de mon ami. J’entrevoyais à présent les premières limites de notre jeu. Jusqu’où devrions-nous aller pour gagner ? A quoi cela rimait-il ? L’interdit touchait à nos convictions les plus profondes. Si j’étais disposé à faire reculer l’étendue de mon éthique personnel, je conservais néanmoins des repères inamovibles. C’était ce que j’appelais mes valeurs qui permettaient de me définir, de savoir pourquoi je serais prêt à me battre. C’est vrai que j’avais souvent railler les censeurs, les forces de l’ordre, tout ce qui représentait, de près ou de loin, le conservatisme d’une société morale et bien pensante. J’avais donc dépassé ce stade. Il s’agissait à présent de me battre contre mes propres limites, de parfaitement me connaître pour savoir jusqu’où je pouvais aller.
Comme chacun, je suis pétri de morale, de principes inculqués depuis mon enfance. Mes parents étaient de braves gens. Certes, ils ne fréquentaient que rarement les églises et n’étaient pas des dévots. En revanche, ils respectaient les autres, étaient tolérants et ne franchissaient pas les barrières de la liberté individuelle. Pour ne pas glisser dans l’horreur, je décidais de rester sur un mode de transgression mineur. Après tout, j’étais seul juge. Cette semaine là, j’empruntais le polaroïd de ma fille, pris ma voiture, une Renault Laguna et me dirigeais vers le périphérique. Au premier panneau qui indiquait la limite de vitesse autorisée, j’enfonçais la pédale d’accélération. Le compteur dépassait les 140 km/h. Je choisis d’immortaliser l’instant en photographiant mon tableau de bord et la vue du périphérique à travers le pare-brise. Fier de moi, je montrais mon cliché le dimanche suivant à Eric. Il souri, me regarda dans les yeux et siffla. Un jeune homme nous rejoignit alors. Il devait attendre depuis quelques instants derrière les fourrés qui nous environnaient. Il avait la démarche légèrement efféminée. Je m’interrogeais sur la finalité de sa présence. Sans un mot, il fit face à mon ami et tous deux s’embrassèrent fougueusement.
Il restait encore de longues semaines avant que ne s’arrêtent ces défis hebdomadaires. A présent, tout cela m’échappait. Devais-je renoncer ? Sans arrêt, je ressassais la question. J’avais perdu l’appétit et je tardais à trouver le sommeil. Le goût du jeu au final fut pourtant le plus fort. Je ne voulais pas perdre, pas encore.
J’avais épuisé la plupart des transgressions que j’avais imaginé au lancement de notre concours et je me creusais la tête pour en trouver de nouvelles. Je devais rester en phase avec mes convictions tout en défiant l’autorité. Je voulais continuer à satisfaire ma soif de liberté tout en étant capable de rester fier de chacun de mes actes. J’écartais la destruction des champs d’OGM par manque d’informations à ce sujet.
Comme chaque samedi matin, je me rendis aux abords de l’hypermarché. J’avais pris soin au préalable de me m’affubler d’une petite moustache, de lunettes correctrices et d’une vieille casquette de base-ball publicitaire que j’avais ressortis du fond du placard. Ainsi accoutré, j’étais méconnaissable (et ridicule). Je rentrais d’un pas décidé dans la grande surface de bricolage du centre. Je peux me vanter d’y avoir causé une belle pagaille. Il fallut peu de temps après que j’eus, au rayon animalerie, libéré rats, hamster, lapins et souris, pour entendre retentir les premiers cris hystériques féminins. De nombreuses femmes, tétanisées à la vue des rongeurs, restaient figées et braillaient sans discontinuer.
Je continuais mon action libératoire en ouvrant les volières. Immédiatement, les oiseaux prirent leur envol surpris par cette soudaine liberté. Les vendeurs étaient si occupés à tenter de capturer leurs animaux tout en rassurant leur clientèle qu’il ne me prêtèrent aucune attention. Aussi, puis-je sortir sans être inquiété. Je dois avouer que j’arborais un franc sourire. J’y avais pris beaucoup de plaisir. L’anecdote fut relatée le lendemain dans le journal local et je conservais précautionneusement la manchette, fier de moi. J’étais impatient de montrer à mon ami la coupure du journal le lendemain matin. Une fois encore, je fus largement battu. Jugez-en plutôt, monsieur le Commissaire. Après la lecture attentive du journal, Eric siffla de nouveau. Qui donc allait apparaître derrière les buissons ? Je fus stupéfait lorsque je découvrais, s’avançant devant moi, dans la brume matinale, Cyndi, ma femme. Par pudeur, je préfère ne pas détailler ce qui se passa lors de cette réunion. Je peux simplement vous dire qu’ils me prouvèrent que l’adultère avait été consommé irrévocablement. La partie était allée beaucoup trop loin. Je ne pouvais plus reculer.
Je décidais de conserver les apparences, de rester fair-play. Si ma compagne me trompait avec mon meilleur ami, cela n’était qu’un jeu. Je devais l’admettre et trouver une riposte adaptée. Ce fut tout naturellement que je profitais du lundi soir pour rendre visite à Patricia, l’épouse d’Eric. A peine avais-je commencé à la séduire, qu’elle entreprit de se déshabiller. Cela s’avéra donc nettement plus facile que ce à quoi je m’attendais. Il faut croire que le péché nous environne, que le mal est partout, omniprésent. Elle se donna avec ferveur et m’avoua qu’elle était coutumière de la trahison conjugale. Je me trouvais tout à coup bien naïf, moi qui découvrais ce monde adultère. Jusqu’à quel niveau d’ignominie devrons-nous mettre la barre de nos méfaits ?
Le dimanche suivant, j’arrivais accompagné de Patricia à notre rendez-vous sportif. J’appréhendais la réaction de son mari. Il montra un désintérêt pour notre liaison et se contenta d’un « bravo » laconique. Il semblait ailleurs, impatient de me faire découvrir sa nouvelle forfaiture. Qu'avait-il trouvé cette fois-ci ? Lentement, il sortit de sa poche, un petit morceau de papier blanc. Il l’ouvrit délicatement et en déposa le contenu sur un morceau de miroir qu’il avait posé sur la table de pique-nique en bois où nous nous retrouvions. Il nous apprit qu’il s’agissait de cocaïne, qu’il avait eu grand mal à s’en procurer, qu’il y avait goûté et qu’il avait apprécié le coup de fouet que lui procurait cette substance illicite. Puis, pour nous prouver qu’il ne plaisantait pas, il s’enfourna une petite paille dans la narine, et insuffla un peu de cette poudre blanche. Sa femme l’observait, décomposée. Ce jour là, il couru loin devant moi.
Je dois, arrivé à ce niveau de mon récit, passer sur le détail de nos méfaits des semaines suivantes. Après tout, Commissaire, les charges qui pèsent contre moi sont encore minimes au regard de tout ce que je vous ai raconté. Devrais-je rembourser quelques souris, une chemise ? C’est sans importance et je peux me le permettre. Pour la suite, c’est plus délicat. Je peux simplement vous dire que j’ai enfreins la loi à maintes reprises et que je dois garder secrets mes agissements. Ce dimanche là, il ne restait qu’une semaine avant la fin du jeu. J’avais perdu mes illusions, ma morale. Mes bonnes résolutions avaient pris l’eau et je n’étais pas fier de ce que j’avais fait et été devenu. Si j’avais accédé à un certain niveau de liberté permissive, je ne me portais plus guère d’estime et j’avais détruit mon couple. Indiscutablement, les deux dernières épreuves devaient nous départager. Eric avait une forte avance sur moi. Ce jour là, notre rencontre devait être brève. Il se contenta d’écouter mon récit, le regard bas puis de me remettre une lettre. En voici le contenu. Je suis certain qu’il vous intéressera au plus haut point.
« Sébastien, si je t écris ces quelques lignes, c’est que je n’ai pas le courage de te parler en face. Il faut croire que tu m’impressionnes et que je manque encore parfois de courage. J’ai transgressé un interdit, le plus difficile pour moi. Te souviens-tu des sept péchés capitaux ? Il en restait un seul que je n’avais pas encore commis. Tu commence à comprendre ? J’ai décidé d’y remédier cette semaine. Mercredi, j’ai posé une journée de congés. J’ai pris le train jusqu’à Paris et longtemps, j’ai marché sur les trottoirs bondés des quartiers commerçants. L’occasion que j’attendais s’est enfin présentée. Une jeune femme entrait à son domicile. Tout s’est ensuite passé très vite. Je me suis engouffré à sa suite, je l’ai violé chez elle. Ce n’est qu’après que je l’ai assassiné. C’est étrange comme sensation (…) ». Y était joint l’avis des obsèques de la défunte.
Vous dire que j’étais horrifié à la lecture de ce courrier serait en dessous de la réalité. Ce n’était plus un jeu. Pourtant, il restait une dernière épreuve avant la fin de la partie. Comment pourrait-il allé encore plus loin ? Toute la semaine, j’hésitais à venir tout vous expliquer pour que vous l’arrêtiez et que vous l’empêchiez de commettre de nouveaux méfaits . Nous étions à l’ultime étape du parcours, le moment de vérité. Il ne pouvait y avoir qu’un gagnant et je n’avais pas encore abandonné toute velléité de remporter la partie. Et, j’avais trouvé le moyen pour sortir vainqueur !
Cependant, Commissaire, rassurez-vous en ce qui concerne mon méfait. Si j’avais décidé de commettre l’irréparable, ce n’était que par rapport à mon ami, et non au regard des lois de notre pays. Mon idée ? J’avais décidé de finir sur une pirouette. J’étais arrivé mains dans les poches, décidé à lui avouer avoir posté avant de me rendre à notre rendez-vous une lettre de dénonciation, celle que vous tenez entre les mains. Bien sur, je ne l’avais pas fait. Malheureusement, une fois de plus, il devait me devancer. Je le trouvais bien à notre lieu de rendez-vous, assis sur la table de pique-nique en bois. Il avait un air grave. Je lui expliquais ma traîtrise dans le détail et il n’en paru pas choqué. Au contraire, il m’approuva et me félicita pour ce beau coup. Trahir son meilleur ami, quel bel interdit ! Enfin, il me regarda fixement et déclara qu’il allait bientôt gagner. Lentement, il approcha son pistolet de sa tempe. Puis, il tira.
Monsieur le Commissaire, vous connaissez maintenant toute notre histoire. Je ne vous demanderais qu’une faveur : surtout, n’y cherchez pas une morale. En mémoire d’Eric, mon ami.
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07.05.2006
Wild Child
"Le nombre de rides importe peu. Pour éviter de grandir en vrille ou de s'emmurer dans les flash-backs de la désespérance, le rire des enfants peut suffire. Et puis on emportera un seau de dignité avec soi, pour fixer les souvenirs et faire la nique au pire." Patrick Eudeline – Rock&Folk Décembre 2001

Samedi soir. Rudy m'a invité à dîner. Une invitation dans les règles, un coup de fil passé à une heure encore décente comme si nous devions céder à ces convenances bourgeoises, nous, les rescapés de la rue. Affalés sur leur canapé rouge, Jane et Kris frissonnent devant un film d'horreur pour adolescents, une bande de jeunes perdus en forêt. A mon arrivée, ils me marmonnent un vague salut sans prendre la peine de me regarder. Savent-ils qui je suis? Imaginent-ils que lorsqu'ils n'étaient pas encore nés, je traînais avec leur mère à tous les concerts rock de la capitale? Nous nous retrouvions tous les soirs, zonant dans les bas fonds, dans les quartiers sordides délaissés par les promoteurs et investissions les logements libres pour former de nouveaux squats, peuplés de zombis junkies affalés, de seringues et d'élastiques en vrac, de sonos poussives. Les mêmes disques qui passaient interminablement, les vives discussions pour élire les meilleurs singles du moment et puis céder à la nouveauté, tout doucement, abandonner ses valeurs pour en inclure de nouvelles à sa liste.
Rudy s'active dans la cuisine, elle a à cœur de réussir cette soirée. Je la découvre dans son nouveau rôle, celui d'une ménagère modèle. Elle m'avait déjà étonné dans sa composition de mère attentive et aimante, soucieuse de sa progéniture. Cela lui arrivait parfois de s'extasier des progrès de son fils ou de sa fille, de me faire part de leurs succès, de leurs petits bonheurs familiaux. J'écoutais, poli, vaguement amusé et étranger, terriblement étranger à cet univers domestique. Elle avait su vieillir, tourner la page. C'est à peine si subsistent quelques réminiscence de notre passé commun: un fond musical discret qui émane de la cuisine … un live des Ramones? … une pousse de marijuana en évidence dans l'entrée. Et quoi d'autre dans toute cette normalité? Merde, avons-nous voulu faire la révolution pour en arriver là? Fallait-il baisser les armes? Pas elle, pas nous, pas comme ça! Alors, nous avons perdus?
Rappelle toi, Rudy, ces mots d'ordre tatoués, braillés, taggés sur tous les murs de la ville: no future. Pas de futur, pas celui là en tout cas. Vivre au présent, ne pas penser à l'avenir, la pédale d'accélération enfoncée et sans pédale de frein. Ignorer le danger, frôler la mort, se détruire à petit feu, partager l'esthétisme de l'époque, communier aux concerts entre nous, se secouer, se pousser, se toucher, se baiser, refuser de vieillir. Et le "do it yourself" , une philosophie créée à l'origine pour justifier les productions pourries par rapport au son léché des dinosaures de l'époque (Genesis, Yes, ..), la prise de micro par des sales gosses qui gueulaient leur hargne anarchique, décomplexés de la virtuosité de leurs aînés qui avaient tout inventé et vécu avant eux. Elle avait détourné la simple explication musicale pour l'élargir à une initiation de vie sans modèles passés, sans dépendance du système, rien à perde, tout à prendre.
Tu es là, devant moi, souriante, ton saladier dans une main, une bouteille de vin rouge dans l'autre. Je jurerai que tu t'es droguée. Je te connais bien, tu sais? Comment fais-tu pour te cacher devant tes enfants? Finies tes grandes crises existentielles ponctuées de coups de gueule contre les bourgeois, les salauds de capitalistes, tes amants d'un soir trop lâches pour te supporter, trop défoncés pour se rappeler de toi?
Des cris de terreur s'échappent du téléviseur et Jane s'est réfugiée entre les bras de son grand frère de 14 ans. Le bel âge, celui de tous les naïvetés, de toutes les utopies, de tous les choix de vie, de toutes les influences, de toutes les expériences qui se conjuguent avec première fois. C'est à cet âge que tu as commencé à zoner. Tes parents, Raymond et Sylviane, te laissaient traîner dans ton quartier, Neuilly et sa zone résidentielle assurés que tu pourrai apprendre la vie sans grand danger.
Tu étais entre gens biens, de bonnes familles. Tes géniteurs voulaient faire jeunes, ils avaient raté la révolution de 68, pas vraiment dans leur façon de fonctionner tous ces hippies, ces coucheries. Ils se sentaient dépassés et avaient reportés sur toi et tes deux frères toute leur volonté de rester en phase avec leur époque. Alors, ils t'avaient conseillé de prendre la pilule à un âge où tu ne t'étais encore posée que peu de questions, ils accueillaient tous tes amis, qui parfois restaient couchés dans ta petite chambre rose de jeune fille. Le matin, ta mère se sentait obliger d'appuyer d'œillades peu discrètes toutes ses allusions à la nuit passée et insistait pour se faire tutoyer par tous ces jeunes pubères étonnés de tant de libéralité et épuisés par leur nuit. Ton père avait opté pour le rôle de celui qui, largué, ne veut pas être au courant et consent du bout des lèvres à adopter les rites de son époque.
Tu allais bientôt oser franchir la ligne de partage entre les beaux quartiers et le reste du monde. Tes amies te semblaient de plus en plus fades, engoncés dans leurs traditions de pacotille, dans leurs "comme il faut", dans leur attitude pleine de mesure. Elles gommaient toute émotion, singeaient leurs parents, s'inventaient des princes charmants de bonne famille et promus à de beaux héritages. Ton père s'encanaillait parfois à écouter Johnny Hallyday au milieu du salon, il frappait des mains, la moue rebelle, les jambes écartées et moulinait des bras sur sa guitare imaginaire avant que Sylviane, pleine de compréhension, finisse par baisser le son en plaisantant pour masquer son embarras. L'époque était rebelle et difficile à déchiffrer pour eux. Que sont-ils devenus depuis toutes ces années?
Tes premiers accoutrements punk les ont bien un peu surpris mais après tout, cela faisait partie du décorum, n'est-ce pas? Et avaient –ils fixés les limites de leur largesse d'esprit? Que devaient-ils accepter ou non? Tu en as bien profité, décontenancée par toute cette liberté dont tu ne savais que faire. Tu as transgressé, testé. Par le look d'abord, la jupette écossaise sur bas résille, les doc martens, les cheveux jaunes, puis rouges, puis on ne savait plus vraiment de quelle couleur. Le maquillage outrancier, les T-shirts déchirés aux slogans provocateurs ou à l'effigie de tes groupes préférés: les Clash, les Sex-Pistols. Puis tu as épousé la cause gauchiste révolutionnaire: Sandinista en boucle sur la chaîne. Les soirées à coller les affiches n'importe où, n'importe comment, défoncée au milieu des activistes plus intéressés par ton cul que par leur idéologie. Toi, tu faisais ça pour emmerder tes parents, tes voisins. La révolution, tu la faisais tous les jours. Alors, le grand soir, tu n'y croyais pas vraiment.
Tu m'invites à passer à table en me prenant le bras. Jane s'est sagement couchée après nous avoir poliment embrassés et Kris profite de sa situation d'aîné pour traîner devant la télévision et absorber à la suite plusieurs séries américaines.
Tu es belle, le temps t'a magnifié. Un soudain embarras s'empare de nous, nous ne sommes pas vraiment habitués à nos nouveaux rôles d'adultes et finalement, les occasions de nous retrouver seuls n'ont pas été nombreuses. Nous faisions partie de la même bande, qui évoluait au rythme des rencontres, des overdoses, des départs à l'étranger, des morts du sida, les délinquants qui prenaient le vert ou se faisait épinglés, ceux qui finirent clodo, ceux qui réussirent, Jack.
Tu ne lui en as curieusement jamais voulu de t'avoir transmis ton hépatite, le virus HIV. Il conjuguait le rock au présent, là où beaucoup comme moi, le vivait à l'imparfait ou au passé, déjà nostalgiques de son âge d'or, inconscient de vivre une époque bénite, pleine de création, d'inventivité, de chef-d'œuvre en rapport avec ce qui suivrait plus tard. Il était ingénieur du son, un bon, très certainement, musicien également, invité sur des albums de variété française et parfois de groupes internationaux. Il incarnait la réussite, le succès, le talent. Comment aurait-tu pu lui résister, me préférer à lui? T'es-tu posée la question? C'est vrai que jamais, nous n'avons couché ensemble, à peine quelques baisers furtifs à un âge où tout ceci n'a pas d'importance si ce n'est de remplir un tableau de chasse déclinable devant ses concurrents masculins à grand coup de rires gras. Et puis, comme beaucoup de tes amants, Jack est mort.
Il t'a laissé deux beaux enfants, un tatouage raté, des dettes et le souvenir de quelques riffs de guitare en or massifs gravés à jamais sur CD que tu écoutes seule quand tu as un peu trop bu. Il t'a fallu travailler, composer avec le monde hypocrite et sans pitié du travail. Naturellement, tu as choisi ce que tu savais le mieux faire: vendre des disques le jour et les faire écouter la nuit. Etre DJ dans une des rares boîtes rock de Paris te conférait un statut envié et des amitiés factices et artificielles. Tu as vite laissé tomber ce job de rêve pour te consacrer à tes enfants et continuer à mettre en tête de gondole le dernier Sardou, toi la reine de la nuit. Et puis, tu as connu d'autres hommes, plein d'autres que tu ramassais dans tes soirées de dérive. Toujours la même histoire, ils voulaient passer un bon moment, tu voulais retrouver un mec, une nouvelle romance, partager ta détresse. C'est à cette époque que tu as commencé à dealer. La came n'était pas donné, alors tu trafiquais, ignorant le danger. Et l'alcool pour les soirs de manque. Toute la bande t'appelait Mako.. comme coma à l'envers, comme coma éthylique. Une catégorie où tu étais devenue imbattable.
- Excellent ton poisson.
La conversation s'enlise. Je m'excuse et vais trifouiller dans la pile de vieux 45 tours. Sex Pistols, 999, GBH, des vieilleries maintenant. La pile de CD: Rancid, Offspring, Sum 41, the Strokes, Greeday. Elle a donc continué à suivre l'actualité ou peut être ses enfants ... Le nombre limité de CD laisse deviner un intérêt mesuré pour ce que l'époque propose, malgré toutes les facilités que son poste lui laisse pour découvrir de nouveaux disques.
Elle sourit et me lance:
- Tu sais, je les revoie parfois, nos compagnons de déroute. Le costard sans cravate pour faire jeune, les yeux rivés sur les petites galettes de plastiques, pleins de nostalgie, redoutant l'arrivée d'un vendeur, bousculé par les jeunes rappeurs. Ils ont du mal à s'y retrouver entre le nu-metal et le r&b. Alors, ils reviennent aux valeurs surs et rachètent un live inédit des Stooges ou une réédition japonaise des Damned, discrètement, sous le manteau.
- "Décibels pas si belles" dis-je en marmonnant pensivement.
Je n'ose pas lui poser de questions sur sa santé. Plusieurs années qu'elle a contracté ce sale virus maintenant, elle paraît pourtant toujours aussi rayonnante, les années et les rides en plus. Elle a appris à vivre avec, à dompter ses angoisses, à relativiser les informations alarmistes des années 90, à s'adapter à la trithérapie, à espérer. Comment vivre avec un couperet au dessus de son cou? Comment vivre son présent sans avenir assuré? Pourtant, elle ne laisse jamais transpirer son désespoir, ses angoisses, ses regrets. En a-t-elle?
Nos conversations ont d'avantage porté sur nos passions communes pour la came, la défonce, la révolution et le rock que pour le reste, la vie, les amours, la mort. Nos passions se sont étayées, nous avons continué à avancer, terriblement lucides. C'est peut être pour s'évader, oublier nos lâchetés que nous avons continué la dope.
Les pochettes de nos disques ont délavées, les couleurs sont passées, les sons se sont évaporés. Nos idéaux se sont assoupis, nos positions assouplies, nos compromis nous ont envahis. Les cuirs noirs de la révolte sont cloués au piloris de la normalité, de l'abandon de la rébellion, de la vieillesse. Est-ce nous qui avons changé ou l'époque? J'ai un peu honte d'évoquer nos vieux souvenirs, cela fait un peu ancien combattant. Le même mal de vivre que les vétérans américains de retour la guerre du Vietnam, la même difficulté à s'insérer dans un monde qui a changé, qui a évolué sans nous. Nous étions en première ligne, nous n'existons plus. Nous avons perdu notre moteur, notre énergie. Comme si nous n'avions plus rien vécu depuis, comme si nos meilleures années étaient derrière nous. Bien sûr, qu'elles le sont mais de là à se l'avouer! Et qu'est-ce qui nous réunit maintenant si ce n'est ce passé sulfureux?
Dans le salon, la télévision s'est tue et Kris a décidé de rejoindre son lit, non sans nous avoir salué, les yeux aussi rouges que ceux de sa mère, pour d'autres raisons. Il a la démarche chaloupée et traînante des adolescents et un éternel sourire en coin qu'il a hérité de sa mère. Il est grand, terriblement adulte, plein de sagesse. Il symbolise la suite, la perpétuité. No futur …
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23.04.2006
PAGO PAGLOP
Bienvenue à Ibiza, l’île de tous les plaisirs. Je m’appelle Eric, je suis le chef du village. Toute l’équipe du Pago Pago est heureuse de vous accueillir. Ici, tout le monde …
Jacques. Quel abruti ce psy ! Encore une idée de ma femme. Tu devrais consulter Jacques. On ne m’en a dit que du bien. Comme si on choisissait un charcutier ou un coiffeur. « Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez toi, tu sais ». Alors bonne poire, je me suis laissé embobiné, pour avoir la paix. Car, si je n’avais pas céder à sa nouvelle lubie, elle ne m’aurait pas lâché. Je préfère oublier tout le fric que je lui ai laissé à l’animal pendant que lui se curait consciencieusement le nez, les ongles, puis jouait avec la mine de son stylo. Il était devenu prodige dans le demi-tour de fauteuil noir en cuir avec leste lancer de la jambe gauche sur la jambe droite, le tout sans vous quitter des yeux. Je me suis entraîné au bureau avec des clients. Je n’ai jamais réussi, pas assez de pratique. Pour se trouver des occupations pendant qu’il m’écoutait, il était vachement fort. On ne peut pas lui enlever ça.
Et puis, il appartient à la nouvelle école, on se tutoie au bout de deux séances et du Thierry par ci et du Jacques par là . Face à face, les yeux dans les yeux. Enfin, surtout pendant la première séance lorsqu’il ferrait le badaud mal à l’aise. Il roulait des yeux, me jaugeait alternant les regards perçants pour appuyer ses rares interventions et les hochements de tête approbateurs : j’en ai vu d’autres, je te comprends mon gars, pas facile la vie. Il avait dû s’entraîner devant la glace. Il faisait son fond de commerce de braves maris faciles à endoctriner comme moi. Mine de rien, il vous casait quelques mots sortis du Petit Freud Illustré, si possible des pas connus, qui sonnent bien entre deux œillades aux sourcils broussailleux. Après, c’est inévitable, la pression retombe, l’intérêt aussi.
J’étais fidélisé, une rente hebdomadaire. J’ai dû lui payer ses vacances à la neige ou son 4x4 BMW, moi tout seul avec mes petites manies, mes petites psychoses. Lorsque je voyais son gros veau de véhicule immanquablement mal garé devant son immeuble, j’imaginais que j’avais financé les deux portières avant, les roues et le coffre à moi tout seul. Lorsqu’il m’invitait à m’asseoir, je franchissais quelques pas dans son bureau à la moquette douteuse et lorsque j’ arrivais à tromper sa vigilance, je pouvais apercevoir discrètement accrochée au mur près de la porte, la photo de sa petite famille grassouillette, béate de bonheur avec lui en short au milieu de la pelouse. Manque plus que le labrador, la nappe à carreaux et ils seront mûrs pour illustrer le catalogue Vert Baudet printemps/ été . Mais un détail entachait considérablement cette représentation idéale : Jacques traînait les pieds. Il frottait ses mocassins usés d’un pas las, les épaules basses.
Ce pousse savate à la fatigue chronique ne pouvait ainsi prétendre au titre de vieux jeune dynamique, les dents blanches sur la photo, je termine à 18h00 pour ma séance de step. Il avait plutôt choisi le camps des pseudo intellos qui privilégie la hauteur de l’esprit à la bassesse du corps. A moins que le crédit de son 4x4 lui interdise une inscription au club fitness de son quartier. Je finissais par penser d’avantage à l’argent que je lui laissais qu’aux soi-disant progrès que j’accomplissais en sa présence. C’est pour cela que je commence à rédiger ces quelques lignes sur ce vulgaire cahier. Crayon à bille jetable : 80 centimes (en fait, je l’ai piqué au bureau mais on ne va pas chipoter). Cahier à spirales : 1,50 Euros. Voilà un investissement de départ peu onéreux. Et si je dois justifier auprès de ma femme de ne pas avoir suivi ses précieux conseils, je pourrai sans mentir lui affirmer que je continue mon introspection. Et je disposerai d’une preuve du travail réalisé sur moi-même à travers ces quelques pages. Et que faire de toutes ces merveilleuses économies ?
Après y avoir réfléchi (tout seul), s’il y a « quelque chose qui ne tourne pas rond » chez moi , c’est ma femme. Je ne peux plus la supporter. Un état qui va au delà de la simple mésentente, des tensions conjugales habituelles. C’est une réaction devenue physique. Son contact me dégoûte. Dès que je ressens sa présence, une nausée m’envahie. Elle concentre tous les défauts féminins et pourrais illustrer l’encyclopédie des travers de sa caste: le duvet sous les bras, son sourire qui signifie qu’elle ne m’écoute pas, les jambes râpeuses, le parfum entêtant, la parole, les fanfreluches clinquantes, la chair morne, les foulards mal noués, le sein flasque, les collants effilés, les poils pubiens sur le gant de toilette, les chaussures déformées et les pieds calleux, cette foutue langue qui ne se met jamais en repos et qui débite à longueur de soirée des banalités inconsistantes. Et pour réellement soigner ce truc qui ne tourne pas rond, j’ai donc décidé de nous redonner une seconde chance avec une naïveté de jeune fiancé encore vierge. Une semaine de repos tropical, de découvertes exotiques, de sport extrême, de buffets savoureux, de lectures passionnantes et un peu de temps consacré à écouter Sylviane, à lui faire des mamours, à gazouiller de concert pour raviver notre flamme sérieusement chancelante. Tout cela avec le pécule des séances de Jacques Onenditquedubien !
Dés la sortie du bureau, je file à l’agence de voyage du quartier. Les conseillères sont toutes charmantes. Elles ont déjà le sourire figé des hôtesses de l’air. Je me laisse convaincre par les charmes d’une petite rousse qui me fourgue un séjour d’une semaine pour deux au Club Pago Pago d’Ibiza. Pour fêter l’événement, je m’offre une bière à la terrasse d’un café et découvre, fébrile, le programme : « facile d’accès, non loin de l’aéroport, au sud-est de la ville d’IIbiza, notre confortable Village hôtel est définitivement le choix idéal pour des vacances en famille. Le Baby Club accueille les bébés à partir de 4 mois, tandis que les Petit Club et Mini Club s’occupent des plus grands, avec une foule … ». Première déconvenue. Difficile de se transposer dans le décor paradisiaque décrit sur le papier glacé. Elle et moi. Elle porte une djellaba délavée, moi mon smoking des grands jours. Tous les deux devant un dîner aux chandelles autour de la piscine avec l’océan en ligne d’horizon. Des mots doux, elle beuglant pour couvrir les pleurs d’une armée de chiards calant sur leur petit pots épinard carottes avec des mères hystériques leur enfonçant la petite cuillère jusqu’aux amygdales. Lorsque enfin nous goûterons aux bienfaits sablonneux, lorsque nous pourrons nous prélasser après avoir fourni l’intense effort de s’être badigeonné le dos d’une crème solaire au prix exorbitant, lorsque ces contorsions nous auront valu une crampe ou un torticolis et que enfin, confortablement installé ventre à terre, nous pourrons sentir la chaude présence du soleil, il y aura un marmot qui nous jettera une pleine pelletée de sable. Et que faire à part sourire bêtement au géniteur gêné ? Ce soir, lorsque j’ai offert les billets à Sylvianne, elle m’a souri, reconnaissante. Mais très vite, j’ai deviné qu’elle ne comprenait pas la vraie raison de ce geste. Les pires idées devaient germer dans son esprit étréci. Etait-ce une habile diversion pour masquer un méfait, se racheter d’une liaison extra conjugale ? Quelle forfaiture cachait ce soudain accès de bonté ?
A sa décharge (une expression qui lui va si bien), je ne l’avais guère habituée à de telles dépenses inconsidérées, de telles débauches de bons sentiments tarifés. Cela fait plusieurs années qu’elle s’achetait elle-même ses cadeaux de Noël et de Fêtes des Mères. Toujours le même parfum à la violette synthétique qui me provoquait des maux de tête, les mêmes accoutrements vulgaires. Elle m’a remercié sans vraiment oser m’embrasser et nous avons évoqué les aspects pratiques de notre escapade.
Jour J. Tout est prêt. Les valises sont soigneusement étiquetées. Ma femme gît à mes côtés tel un flan sur une assiette avec sa nouvelle coiffure couleur caramel. Arrivés à l’aéroport, nous sommes aiguillés vers un autocar qui nous embarque sans attendre. Un organisateur bronzé nous assène, en crachotant dans son micro, un discours d’accueil que l’on sent rodé par les années : « Bienvenue à Ibiza, l’île de tous les plaisirs. Je m’appelle Paulo, je serai votre guide tout au long de votre séjour. Toute l’équipe du Pago Pago est heureuse de vous accueillir. Ici, tout le monde est hachement sympa Vous allez faire le plein de soleil, d’énergie, de teuf et de relax attitude. Vous avez encore le temps du trajet pour vous relâcher. Après, un seul conseil : éclatez-vous, restez naturels et vos souvenirs seront immortels ». Abruti, ça fait trois conseils… sait même pas compter jusqu’à trois !
Le couple trentenaire sur la banquette arrière en rajoute et me glisse avec un accent alsacien: « tu va voir. Tout est possible mais rien n'est obligatoire. Ici, c’est le big-bang. Tous les soirs, des milliers de jeunes s’explosent la tête, communient dans le même esprit de fête. Les sensations qu’on éprouve sont indescriptibles, la musique s'accapare de ton corps, elle pénètre chaque pore de ta peau, atteint ton cœur, ton centre du plaisir et te bouleverse à jamais...C’est à vivre… un avant goût psychologique et psychique du nirvana ». Trémolo dans la voix et clin d’œil appuyé. Je répond au jeune homme chevelu en le vouvoyant que nous cherchons un endroit calme et reposant, que nous nous opposons à toute forme de drogue et que la techno, ce n’est pas de la musique. Ils nous regardent avec des yeux ronds. Dehors, les immeubles sans âme défilent, tous semblables sous le ciel gris.
Je me retourne et observe, anxieux, les compatriotes et leurs marmailles avec qui nous partagerons les prochains jours. Les femmes commencent à rider et ont investi dans les tenues estivales tendance. Visiblement, cette année, c’est kaki. Sylviane porte une combinaison sportive de couleur rose fuchsia.
A notre arrivée au club, une haie d’honneur nous souhaite la bienvenue et les animateurs nous tendent en nous tapant amicalement dans le dos des gobelets en plastique emplis de vin rosé tiède. Celui qui doit être le chef parce qu’il est le plus vieux s’avance et tente de couvrir les conversations : « Bienvenue à Ibiza, l’île de tous les plaisirs. Je m’appelle Eric, je suis le chef du village. Toute l’équipe du Pago Pago est heureuse de vous accueillir. Ici, tout le monde … » Paulo, embêté d’entendre son chef répété le même discours qu’il nous a servi quelques minutes plus tôt tente de faire diversion et prend la parole. : « ce soir, on veut tout le monde déguisé. Nous organisons une grande soirée avec un jeu de rôle sur le thème d’Harry Potter et du Seigneur des Anneaux… » Le chef vexé d’avoir été coupé dans son effet lance un regard haineux à son employé zélé, abrège de colère la description de toutes les activités sportives et festives de son établissement et passe directement à la conclusion : « un seul conseil : éclatez-vous, restez naturels et vos souvenirs seront immortels ».
Deux barbus un peu cloches, les pieds nus, David et Vincent, surnommés les extra-terrestres, chargent nos valises dans une remorque traînée par un petit tracteur qui laisse échapper en démarrant un gros nuage noir sur l’alsacien chevelu. Je ne peux m’empêcher de lui lancer avec un grand sourire : « C’est à vivre…un avant goût de Nirvana ! » Lorsque nous prenons possession de notre chambre, ma femme s’émerveille devant tant de gentillesse, d’attention, le professionnalisme de l’accueil. Elle est sincèrement enthousiaste. « et puis, les gens ont l’air tellement gentils. Le Pago Pago, on m’en a dit que du bien. » Une fois les valises défaites, je sens déjà poindre l’ennui. Une heure et demie à tuer avant l’apéritif. Nous errons dans le club vide et croisons dans les allées étroites d’autres couples désorientés, ne sachant que faire. Sourires niais de connivence. Un employé en bleu de travail s’affaire sur des lauriers roses.
C’est l’heure de l’arrosage. Les caroubiers ruissellent. Des rigoles d’eau se rejoignent le long des pelouses. Nous rejoignons la plage. Une étendue de sable blanc, jonchée de mégots et infestée de minuscules mouches au ras du sol. Un panneau « club nautique » surplombe une petite cabane en bois. Une magnifique blonde asperge d’eau douce les dériveurs et planches à voile. Elle nous adresse un sourire. Elle paraît sortie d’un épisode d’Alerte à Malibu, sa poitrine généreuse est fermement tenue par un maillot une pièce de couleur kaki. « Salut, vous êtes nouveaux ici ? Moi, c’est Sandra.»
Ma femme s’enhardie « bonsoir Madame. Moi, c’est Sylviane. » Ca va être mon tour : « Moi, c’est Thierry .»
Silence gêné, on s’est tout dit. « Bon, et bien à demain ou peut être à tout à l’heure. » Effet de mon imagination libidineuse ou je jurerai que son message s’adressait à moi ? J’essaie d’oublier cette beauté en donnant le bras à mon épouse.
Les vacanciers se sont changés, les femmes ont les cheveux mouillés, les hommes, la raie nette. Les eaux de toilettes se mélangent, les conversations se nouent, les couples s’abordent. Les animateurs, en retrait, analysent en connaisseurs la fraîcheur de l’arrivage féminin hebdomadaire. Avec les années de métier, ils ne se donnent plus la peine de rendre discrets leurs sourires vicieux et leurs regards critiques contemplant les croupes frétillantes d’avant cocktail. Un couple habitant Thouars habitué des vacances en club nous alpague avant de passer à table. Passés maîtres dans les rencontres d’avant repas, ils nous débitent leur vie en quelques mots bien choisis: ils ont deux enfants et un teckel. L’aîné fait des études pour être informaticien et le dernier est turbulent. Il ne sait pas encore ce qu’il veut faire. Jean-Louis « travaille dans la banque » et Simone est « assistante puéricultrice ».
– Dame Pipi ?
– Pas exactement. Je m’occupe de …
A défaut de partager notre humour, nous partagerons le repas. Après de longues minutes de file d’attente et quelques coups de coude, je réussis à emplir mon assiette d’une bouillie malodorante au nom local. Je reconnais la mine triste de David et Vincent, nos bagagistes de l’après-midi. Ils s’affairent à garnir les plateaux d’entrées et de dessert. Ils évitent nos regards et se traînent. Je met du temps avant d’identifier à qui leur démarche fatiguée me fait penser. Bien sûr, Jacques, mon ancien psychanalyste. A table, la conversation s ’écoule lentement, insipide. Jean-Louis est déjà au dessert. Il s’empiffre. Trois fois qu’il va se servir au buffet sans compter les rasades du vin en carafe qu’il offre généreusement à ses voisins. L’effet de l’alcool a révélé chez lui des talents insoupçonnés de joyeux drille. Il délaisse donc l’évolution des taux d’intérêt sur les six derniers mois avec lesquels il nous a tenu la jambe depuis le début du repas et commence à nous raconter ses bonnes blagues, toutes salaces et éculées.
- Alors, la gonzesse, elle le regarde. L’autre, il était à poil …
- Oh, Jean-Louis !
La Simone, les lèvres pincées, maugrée en jouant les mijaurées. Elle roucoule d’aise, se pâme d’admiration devant son homme qui sait si bien faire rire la tablée. Ma femme s’amuse beaucoup. Le couple de vieux beaux, les Ducoussier, qui a eu la mauvaise idée de nous rejoindre s’ennuie ferme et sourie poliment. Le male, la chemise ouverte sur une toison couleur carotte, tente ouvertement de draguer Simone qui n’a d’yeux que pour son comique troupier. Par dépit, il tente de séduire ma femme trop occupée, elle aussi, à écouter le banquier. Je tente de faire diversion en proposant de faire quelques pas près de la piscine mais Sylviane me fait les gros yeux. Enhardi par le succès de ses histoires, Jean-Louis a monté la voix et la moitié de la salle nous a maintenant rejoint et rie grassement à chaque chute.
- Alors le Belge y dit : « tu veux plus de ma frite ? »
C’est maintenant au tour de la fausse blonde vraiment ridée assise en face de moi de s’alanguir en prenant des allures d’actrices de film porno en se suçant le petit doigt. Les organisateurs essaient vainement de s’insérer dans le groupe pour reprendre la main. C’est leur boulot de faire rire. On ne va pas se faire distancer par un métropolitain, un vulgaire touriste en sandalettes, nous les professionnels du contrepet, de la charade et du jeu de mots. L’un d’entre eux, notre fidèle Paulo, entreprend un travail de sape en dévoilant l’issue de l’histoire à peine est-elle commencée. Les regards courroucés des estivants le dissuade de recommencer. Mouché, il quitte le groupe. Je m’éclipse à mon tour et décide d’attendre l’heure du spectacle en allant marcher sur la plage. Dehors, le tempo sourd de méga basses indique la proximité d’une soirée de jeunes. J’imagine les trentenaires alsaciens qui s’ébrouent déjà au milieu de leurs congénères attirés comme des mouches par le martèlement incessant. Je me sens vieux et ringard en repensant au Pago Pago.
- Encore toi ? C’est la soirée Cocoon Club, à l'Amnésia. Ce soir, Carl Cox fête son anniversaire. On attend plus de cinq milles personnes. Tu veux venir ? Où est Sylvia ?
- Et bien … euh…c’est qui Carl Cox ?
Sandra apparue comme une fée, me sourit. Elle a troqué son maillot une pièce pour un paréo à rayures bayadères qu’elle a noué autours de sa taille et un soutien-gorge assorti noué à son cou. Elle a grossièrement enveloppé ses cheveux d’un chèche qui met en valeur ses traits fins. Elle est belle, fraîche, naturelle.
- Un des meilleurs DJ au monde. Mais, excuse moi, tu préfères peut être le spectacle du Pago. Cela fait moins loin pour rentrer à la case après la soirée.
- Non, bien sûr. Mais, je suis sorti sans un rond.
- J’avais oublié. Tout est compris dans le prix :vin, café, volley et amusement à volonté. Le tout, c’est de ne pas se tromper d’heure, de suivre sagement le groupe. Alors, que fais-tu ?
- Je vais me coucher.
- C’est dommage. Venir ici sans teuffer, c’est comme se rendre à Lourdes sans être croyant. L’Amnesia, le Pacha, le Space, le Privilège, tout est top ici. Tu t’éclates jusqu’à l’après-midi, tu gobes des redbulls et tu repars prendre un drink au Bora bora jet bar house. Lâche toi un peu. C’est les vacances. Profite.
- Bof. C’est surtout qu’il n’y a pas le choix. Bora Bora ou Pago Pago ? La teuf ou la beauf attitude ? Tout n’est pas si simple. Tous ces lieux sont tenus par la Mafia qui est de mèche avec la Guardia pour interdire toute alternative de fête privée et gratuite. A 50 Euros l’entrée, tu fais le calcul. Je préfère garder mi dinero. Qu’en penses-tu ? Elle hausse les épaules. Son enthousiasme s’est évaporé.
- Tu as sans doute raison. Je ne sais pas. C’est surtout que je voulais rester avec… J’avais penser que .. toi et moi …on aurait pu s’amuser.
Et alors, l’impensable se produit. Comme dans un rêve, ses lèvres s’approchent des miennes. Doucement, les yeux dans les yeux, à la lueur du croissant de lune, nous nous rencontrons et nous embrassons longuement. Nous roulons sur le sable et …
- Thierry, où est-tu ? Le spectacle va bientôt commencer. Dépêche toi !
J’aperçois au loin la démarche claudicante de Sylviane en mules. Elle est à ma recherche. Sandra me susurre avant de nous quitter :
- Demain, je t’attendrai au même endroit avant le repas. Rejoins-moi.
Pantelant, je me relève, frotte le sable et rejoins ma femme.
Elle est inquiète.
Dans l’amphithéâtre, l’ambiance est à son maximum. Tout le personnel est grimé en personnages du Seigneur des Anneaux. Disons que c’était l’idée de départ et qu’ils s’en étaient sensiblement éloignés. On se croirait à un spectacle de fin d’année scolaire, le caméscope dans une main et agitant l’autre frénétiquement pour montrer à nos progénitures honteuses de leurs parents, qu’on est là. Les artistes invitent les spectateurs à taper dans les mains. Je m’exécute lâchement. Je pense à Sandra. Tout cela me paraît étrange.
Que me trouve-t-elle ? Des pauvres types de mon genre, elle en voit passer des fourgons toute l’année. Pourquoi moi ? Nous n’avons même pas discuté ensemble. Que me trouve-t-elle ? Ridicule, ne rien imaginer. Pas d’affolement, restons la tête froide. Enfin, le spectacle se termine et nous pouvons docilement regagner nos couches.
Au petit-déjeuner, nous arrivons quelques minutes avant la fin du service. Nous chipons à la volée une tasse de café et une tranche de brioche puis retrouvons l’infatigable Jean-Louis qui s’est entiché de notre couple et les Ducoussier, la mine chiffonnée. La journée est riche de promesses. Le soleil a fait son apparition au dessus de la piscine. Un organisateur bodybuildé nous propose les activités des prochains jours : ballade en scooter dans le Nord de l’île, excursion en bateau à Formentera, course de trimarans, concours de volley, pêche sous-marine, … Je ne l’écoute pas. Les paroles de Sandra résonnent encore dans ma tête. Pas dormi. « Lâche toi. Profite ». Et si, c’était elle qui avait raison. Je suis là pour me reposer, décompresser. J’irai la retrouver ce soir, c’est décidé. Sylviane et moi avons pris l’activité « chaise longue face à la mer ».

Les enfants sont parqués dans leur club, bien encadrés par une armée de surveillants prochainement dépressifs. Je me détend, ferme les yeux sous mes lunettes de soleil.
- Et Jacques, ton psy ? Comment ça se passe tes séances ? Tu ne m’en parles jamais.
La question me désarçonne et je jurerai, à son sourire en coin, qu’elle a découvert ma duplicité. Je lui avoue tout : mon cahier, mon crayon, les économies. L’ envie d’école buissonnière, de ne pas suivre ses conseils. Elle ne semble pas étonnée, pas mécontente non plus et conclue que cela aura au moins permis de se retrouver sur cette plage. Silence. Je me hâte de terminer mon livre avant l’heure des cours d’aquatonic où sur une musique dance années 80 sortie de vieilles baffles poussives, de vieilles dames secoueront leur viande flétrie en singeant les gestes brusques d’un jeune éphèbe à demi nu. C’est leur version de l’éternelle jeunesse. Comme les après-midi dansants au service gériatrie.
Le soleil se couche à présent et nous nous apprêtons pour la soirée. L’air tiède est empli des milles odeurs de la journée : le sable vaseux, les fleurs, l’herbe coupée et plus lointains, la mer, la vanille chimique des huiles solaires et les poubelles de l’arrière cuisine. Je me sens séduisant sous l’hale naissant. Mille fois, nous avons arpenté ces allées de parc d’attractions sans jamais sortir du club. A quoi ressemble l’île ?
Sandra m’attend derrière le plongeoir du grand bassin, dans la pénombre. Je m’étonne de sa fidélité à notre rendez-vous. Depuis combien de temps m’attend-t-elle ainsi, seule dans le noir ? Sans un mot, elle m’enlace puis me prend la main et l’invite à la suivre sur la plage. Le parfum sucré de sa peau cuivrée m’hypnotise. Nous longeons les remorques de bateaux, elle sort la clef de la case du club nautique et ouvre la porte. Les rideaux à carreaux sont tirés. Elle allume une bougie dont la flamme illumine timidement l’intérieur spartiate. Sur une couchette étendue à même le sol, nos bouches se mêlent et nous goûtons les plaisirs …
- Tu as une capote ?
Bien plus tard, lorsque nos corps perlés de sueur reposent enfin, que nous nous tenons par la main en regardant le plafond, elle me fait promettre de venir la retrouver plus tard.
- Tu dois te poser des questions sur moi, non ? Je peux paraître trop directe mais je suis sincère. Je ne fais jamais semblant. J’ai besoin d’un homme et je veux que ce soit toi. Dès que je t’ai vu l’autre jour sur la plage, j’ai su que ce serait toi. Laisse tomber ta petite vie bien ordonnée. Rejoins-moi ici …pour toujours.
- Mais …
- Nous vivrons de petits boulots, on se débrouillera. Rencontrer l’être aimé est une bénédiction.
- Certainement, mais …
- C’est notre karma, Thierry. Tu repars demain et nous ne reverrons plus d’ici là. Je t’ attendrais pendant un mois, le temps que tu mettes à jour des affaires, que tu vendes ce que tu as à vendre. Si ta femme veut se joindre à notre bonheur, je n’y vois pas d’inconvénients. Elle est la bienvenue.
- Je ne l’aime plus.
- Et bien voilà une première question de régler. Tu vois, c’est si simple lorsque l’on veut.
Tout cela est si soudain. Je ne sais que penser. Quelques minutes plus tard, je me glisse sous les draps et je sens la présence rassurante de Sylviane qui ronfle bruyamment.
Les préparatifs vont bon train ce matin. Au petit-déjeuner Jean-Louis nous a laissé son adresse sur une serviette en papier. Certains couples promettent de se retrouver au club l’année prochaine. D’autres, comme nous, s’échangent leurs coordonnées sans trop vraiment y croire. Le couple de vieux beaux met beaucoup d’ardeur (une expression qui leur va si bien) à collectionner les cartes de visite.
- Si vous passez par Bourges, n’hésitez pas à nous appeler. On se fera une petite soirée très sympa.
- Chérie, t’as pas vu mon vanity ?
Les bagages s’entassent au milieu de la cour où les organisateurs s’affairent déjà pour accueillir le prochain groupe de touristes. La nappe en papier blanc est posée sur des tréteaux de contreplaqués. Le couple de trentenaires alsacien disparu depuis trois jours fait une apparition remarquée. Les commentaires vont bon train. Ils sont pales et arborent un sourire béat. Ils tiennent à nous faire partager leur enthousiasme :
- Mortel, de la bombe, mec. La meilleure soirée, c’était pour l’annif de Carl Cox …
- La soirée Cocoon Club à l’Amnésia ?
- Oui … tu y étais ?
Sylviane me dévisage, inquiète. David et Vincent, les pauvres hères au look d’apôtres, charge les valises dans les soutes de l’autocar. Paulo reprend son micro et nous réchauffe quelques blagues déjà racontées par Jean-Louis .
Au loin, la silhouette d’une jeune femme… elle ressemble… c’est Sandra …nos regards se croisent.
Que dire à présent ? La vie a repris son morne cours. Les vacances paraissent déjà si loin. Cette parenthèse ensoleillée ne m’a pas rapproché de ma femme, bien au contraire. A vrai dire, les évènements se sont précipités ces derniers jours. Depuis le retour, la voix de Sandra hante chacune de mes nuits : « . J’ai besoin d’un homme et je veux que ce soit toi … Laisse tomber ta petite vie bien ordonnée. Rejoins-moi ici …pour toujours ». Aussi, j’ai pris une décision, totalement irraisonnée.
J’ai posté ma lettre de démission hier soir, annoncé à Sylviane mon départ, notre rupture. Evidemment, elle n'a pas compris. Je lui laisse tout. Heureusement, nous n’avons pas d’enfants et nos seuls biens sont une voiture en fin de parcours et quelques meubles préfabriqués. Je pars pour Ibiza demain matin. Ce soir, je vais dire adieux à mes parents et à mes amis. Une nouvelle vie débute. Le même aéroport. Je prend un taxi. J’ appréhende de retrouver Sandra. Je suis fou.
Cher Jacques, Ma lettre va peut être vous paraître incongrue. J’ai appris dernièrement votre liaison avec ma femme et je ne peux que vous féliciter pour votre dévouement. Saluez la de ma part et dîtes lui que je ne pense jamais à elle. Avez-vous aussi laissé tomber votre belle petite famille bien peignée avec la raie sur le côté? Ou vous contentez vous une fois la semaine de vous échapper pour rejoindre Sylviane dans un hôtel miteux?
J’imagine que vous avez bien ri tous les deux en apprenant ma mésaventure. Sandra est une nymphomane, une mythomane. Un beau spécimen à étudier pour le psy que vous êtes. Lorsqu’elle m’a vu débarquer avec toutes mes valises, elle a ri, me traitant de pauvre fou. Elle ne m’avait jamais aimé. C’est à peine si elle se souvenait de moi. Paulo, un animateur du Pago Pago, m’a avoué qu’elle fait le coup chaque année à de pauvres touristes en mal d’aventures tropicales et de rencontres extra conjugales. Certains nigauds vont même jusqu’à croire à ses jérémiades. Avant moi, il y a eu David et Vincent, les hommes à tout faire du club. Ils ont eux aussi quitté tout leur entourage pour retrouver la naïade du club nautique. David avait deux enfants. Il ne les a jamais revu. Ces deux là étaient surnommés les extraterrestres, maintenant tout le monde nous appellent les Visiteurs, le retour. Oui, j’ai oublié de vous préciser que j’ai été embauché moi aussi pour les seconder. Un contrat à la semaine. Si je fais mes preuves d’ici la fin de l’été, j’ai mes chances d’être embauché pour toute la saison prochaine. Car la vie est très chère à Ibiza. Aussi, si vous pouviez m’aider en m’envoyant par courrier à l’adresse du club, une infime partie de tous les honoraires que je vous ai versé pendant ces longs mois de traitement. Prenez le comme le remboursement d’une prestation mal effectuée, une garantie d’un contrat de service après-vente. Après tout, si votre prestation avait été efficace, j’aurai été équilibré, raisonnable et jamais je n’aurai cédé aux lubies de cette blondasse des plages. Votre dévoué pigeon plumé.
Thierry
P.S : éclatez-vous, restez naturels et vos souvenirs seront immortels.
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