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07.11.2006

Même fils

"Avant Elvis il n'y avait rien", John Lennon

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C’est au petit matin que le train s’arrête dans la gare de Memphis. Nous débarquons sur le quai, chargés de nos encombrants bagages. Le train repart et peu à peu, le chaos fait place au silence et la foule se vide. Puis, il ne reste plus que Brigitte, moi et un employé d’Amtrack, fier de son uniforme aux couleurs de sa compagnie. Le centre ville est loin et nous lui demandons si des bus font la navette. Il nous propose de profiter de sa voiture pour nous rapprocher du centre et nous invite même à lui laisser nos valises pendant la durée de notre séjour. Il nous assure qu’il sera présent pour notre départ. Nous lui faisons confiance et nous sentons plus libre, ainsi débarrassés.

Lors du trajet, je l’interroge sur les centres d’intérêt touristiques de la ville. Mais, bien sûr, ce qui m’intéresse c’est la survivance du mythe de la musique noire américaine, les adresses où l’on peut encore écouter de la bonne musique. Il est peu loquace sur ces sujets. Curieux, je m’enquiers de la survivance du mythe Presley sur la ville. Il sourit et nous propose de nous présenter un ami à lui, spécialiste du sujet.
Il stoppe sa Cadillac cabossée dans une ruelle étroite. Les poubelles pleines refoulent une odeur nauséabonde. Notre conducteur frappe à la porte vitrée d’un bar. Un panneau porté par une chainette ventousée sur la vitre indique « closed » en lettres rouges sur fond blanc. Il est encore tôt et l’établissement semble plus adapté aux horaires nocturnes.

Rien. Les nouveaux coups portés sur la vitre restent sans réponse. Alors que nous nous apprêtons à rejoindre la vieille guimbarde noire, la présence d’un barbu apparaît enfin derrière la porte. Il porte un gilet de cuir noir, un jean élimé et une paire de santiags vintage.

Il salue son copain qui nous présente comme deux petits français égarés dans un grand pays. Quelques minutes plus tard, nous sommes attablés devant le comptoir vide, assis sur de hauts tabourets instables. L’immense salle est déserte et seul un néon publicitaire aux couleurs de la bière Coors nous éclaire.

Les deux compères nous pressent de questions sur la France, notre vision des Etats-Unis, les différences politiques, sociales, culturelles. Notre hôte nous propose un café que nous nous empressons d’accepter. Je recentre la discussion sur la musique et sur ce qui nous a amené ici, le King. Le tenancier nous observe. Il semble hésiter. Il se décide enfin et avec un air mystérieux, nous invite à le suivre. Nous faisons quelques pas, puis il se retourne vers nous. Il plisse les yeux et baisse la voix. Il nous confie sur le ton de la confidence que nous nous sommes adressés à la bonne personne. Le King, il connaît.

Les mains dans les poches, le torse gonflé, il chuchote : « vous savez, ici, depuis des années, Elvis est toujours vivant. Il fait partie de notre quotidien et beaucoup des gars du coin en parlent comme d’un proche. La vérité, c’est que peu l’on véritablement côtoyé avant qu’il ne devienne le monstre sacré que l’on sait. Moi, je vais vous confier un secret. Un truc que peu de monde, à part mes copains, connaissent. Le hasard a voulu que vous traversiez l’océan, que vous arpentiez le pays et que d’entre toutes les haltes possibles que vous auriez pu faire dans cette ville, c’est la porte de mon bar que vous avez franchi. Alors, je vous dois bien ça ».
Puis, de nouveau, ce geste pour nous indiquer la route. Nous le suivons entre les tables du bar. Il fait sombre. Nous stoppons devant une porte fermée à clef.

« Ce que vous verrez ici, peu l’on vu. Je n’en fais pas commerce. C’est simplement pour moi et ce soir, c’est aussi un peu pour vous. Plus tard, vous pourrez raconter cette anecdote à vos proches à votre tour. Vous verrez, je suis certain qu’ils seront surpris. C’est ainsi que survit le souvenir ».

Il glisse la main dans une des poches de son gilet et en retire une petite clef dorée qu’il introduit dans la serrure de la porte. Celle-ci s’ouvre. Il allume les néons et nous découvrons une pièce de petite taille dont les murs sont ornés de multiples cadres. C’était la chambre de son fils avant, quand il était gamin. Maintenant, il s’est engagé dans l’armée. Nous entrons et je m’approche des cadres. Ils contiennent des disques d’or, des articles de presse et de vieilles photos en noir et blanc.


« Lorsque j’étais gamin, je traînais déjà dans ce quartier de la ville. Vous savez, les bêtises habituelles de jeunes garnements. Nous allions à l’école à la L.C Humes High School, j’avais quoi… 13 ans peut-être ? Oui, c’est ça. Regardez celle-là, elle a été prise lors de mon 13ème anniversaire ».

Il pointe de son index un vieux cliché qui le représente sans sa barbe et avec une quarantaine d’année en moins. Une bande de vauriens l’entoure devant le perron d’une maison un peu décrépie. Ils ont le regard malicieux de ceux qui vont faire une bonne blague. De nouveau, il tend le doigt vers un des visages : « celui-là, c’était James. On l’appelait Jimmy, un fieffé menteur. Tiens, lui, c’était Steve, mon témoin de mariage. Il est mort d’un cancer il y a 3 ans. Lui, c’était Elvis, mon meilleur pote à l’époque ».

La L.C Humes High School était une sacrée grande école pour les pauvres paysans que nous étions. Nous n’avions connu qu’une petite école de campagne durant notre primaire, alors nous étions un peu perdus. On ne roulait pas sur l’or à l’époque et nous n’avions même pas de quoi nous payer le ticket du bus pour aller à l’école. Alors, on faisait le chemin à pied, chaque matin et chaque soir. Il y avait Relda Alpuente, Billy Leaptrott, Virginia Eddleman et Elvis Presley. Nous étions devenus proches. Sur le trottoir, nous échangions nos peines, nos coups de cœur. Elvis était un peu timide, effacé. Il était très poli avec tout le monde. Un matin, malgré sa nature réservée, il est arrivé avec une guitare. Avant les cours, il nous a joué des morceaux de musique country, comme ça, sans chanter. Sur un banc, à deux pas d’ici. Il était sacrément bon. Mais, nous devions faire attention car son répertoire était un peu rebelle pour l’époque. Bon, vous n’avez pas connu ça, vous. Vous êtes nés avec le rock. Vos parents se sont battus pour faire connaître et accepter cette musique. Aujourd’hui, cela semble naturel d’entendre une chanson rock en poussant son chariot au supermarché. Mais, pour cela, il a fallu combattre. Vous voulez un autre café ?»

Il passe derrière le comptoir et nous reverse le liquide clair qu’il appelle café. Il allume une cigarette et poursuit : « le soir, nous trainions dans la rue principale. On se marrait bien. Tout le monde se connaissait. Elvis sortait moins que nous. Le samedi soir, il préférait écouter avec ses parents l’émission hebdomadaire du Grand Ole Opry qui était retransmise en direct du Ryman Auditorium de Nashville. Je me souviens de ce soir là. C’était quatre mois après qu’Elvis ait gagné le concours musical de l’école. On devait aller prendre un milk-shake au BBQ drive in tous ensemble. Elvis nous avertit qu’il serait un peu en retard, qu’il partait enregistré un truc pour l’anniversaire de sa mère. Nous l’avons attendu sans nous douter que nous vivions là le plus grand événement de la musique du vingtième siècle. La naissance du premier disque de rock ».

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Il sourit. Je n’arrive pas à réaliser que je viens d’entendre. Sur le mur, devant moi, dans un cadre, je reconnais le disque original de cet enregistrement historique.

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