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06.11.2006
La glande dominicale
Un nouvel extrait d'"En Rade" polar sur Brest, son port, ses bars et ses nuits.
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Si vous avez raté le début
Le bar est fermé ce soir et je peux m’adonner à mon péché préféré : la paresse. Aujourd’hui, c’est dimanche. Après ma virée nocturne et une semaine de labeur, il est bon de rester tranquille.
Si la paresse est un défaut, parmi ceux que l’on dit capitaux, elle est aussi le principal moteur de l’homme. La vraie raison d’avancer, de créer, de réfléchir par crainte d’agir.. Peut-on faire l’apologie d’un pécher capital ? La paresse doit-elle être comparée au vol, au meurtre, à l’adultère ? Peut-on lui attribuer à défaut de vertus, des mérites ?
Cet état végétatif rend notre corps cotonneux et difficile à bouger. Tout effort est durement concédé. L’idée de m’y adonner jusqu’à lundi matin me réjouit. Comme souvent lors de ces dimanches pluvieux, la chaleur de la couette est plus tentante que la selle glacée du vélo ou des bancs si inconfortables des églises.
Les crises de paresse viennent doucement, tout doucement. Comme une torpeur progressive qui s ‘empare de notre vitalité quotidienne lors des longues matinées dominicales. On les sent venir, on sait que ce n’est qu’une question de minutes. On ne fait d’ailleurs rien pour se retenir. On commence par s’y complaire avec nonchalance, on s’y abandonne ensuite et on s’y perd. Perte de l’équilibre, engourdissement des membres. Tout effort devient insupportable : quoi de plus difficile que de laver la casserole ? C’est insurmontable, l’idée en devient grotesque, tout à fait déplacée. Comme un haut le cœur devant cette montagne de volonté pour atteindre l’ évier. Tant pis, mangeons dans la boîte, c’est aussi bon et il n’y a pas de vaisselle.
Paresse, comme une caresse qui nous fait frémir d’aise, de contentement. Comme le pendant à la suractivité quotidienne, au rythme de fou et de feu de malades du gain de temps. L’époque est à l’activité, soyez actif ! Lisez une heure, c’est bon pour la tête. Courez une heure, c’est bon pour le corps. Jardinez, travaillez, voyagez, téléphonez, sortez au théâtre, au concert. Mais surtout, jamais, ne vous laissez aller à vous relaxer si ce n’est pas «culturel », «spirituel ». Ne parlons pas ici de yoga, de zen, de méditation transcendantale, ou autre branchouserie post new age. Parlons ici de glande, de loche.
La vrai glande du dimanche se pratique en survêtement ou sweaterie ample et chausson (l’avatar du laisser aller domestique) , la chevelure écrasée par le poids du sommeil, le corps gardé au chaud sous la couette. Elle se la joue égoïste. La compagnie des copains, des relations du week-end doivent être déviées par la ruse ou par lâcheté. Ne répondez pas au téléphone si vous voulez avoir la paix, ce pourrait être une invitation à l’embauche, qui vous soustrairez à votre sage débauche. Et pourquoi pas allez se balader tant qu’on y est ?
Qu’il est bon une fois la semaine de se laisser prendre à ces vices si décriés : curage de nez, matage bovin de l’écran animé des dimanches matin télévisuels. Seuls quelques neurones se mettent en action et encore, au ralenti pour suivre ces interminables séries américaines.
C’est sous hypnose que l’on assiste à ce vomi d’images telle une patate de canapé qui a, à proximité de la main chips, bière et autres aliments de régime.
A 16h00, la sonnerie du téléphone me tire de ma léthargie. Jean souhaite me voir, il est tout excité et je n’ose lui refuser de passer. Jean est un drôle de phénomène. Ayant suivi une formation classique de droit, il s’est pris de passion pour l’informatique. Il pianote à une vitesse qui force l’admiration, connaissant par cœur tous les secrets des systèmes d’exploitation, d’Internet et de la technologie en général.
Tard le soir, dans sa chambre du cœur de Recouvrance, il explore la toile sans fin du web, je le soupçonne de s’adonner à des piratages informatiques sur certains sites officiels représentant l’ordre, l’Etat et d’une manière générale, toutes les institutions. Il ne s’est jamais vanté de ses méfaits mais ses discussions enflammées sur l’oppression, la répression et tous ces grands mots à vocation idéaliste, laisse présager qu’il utilise à dessein ses connaissances informatiques.
Cependant, cette aversion pour les représentants de la chose publique qui lui est venue pendant ses années fac est feinte. Sa passion est ailleurs : il s’identifie au grain de sable qui gangrène un système bien huilé. Sa capacité d’analyse et de réflexion m’ont toujours frappé. Au cinéma, au tiers du film, il imagine les dix scénarios possibles pour la suite. Il se délecte des exploits de ses comparses hackers et s’adonne à toutes les combines que son ordinateur lui permet.
Ce n’est pas le gain qui l’attire même s’il pouvait faire commerce de fausses cartes étudiantes, passeports, vignettes et tous papiers officiels. Lorsqu’il décide d’aller à un concert, il achète un billet qu’il copie au scanner et passe avec un faux, heureux de berner l’organisation.
Attiré par tous les mouvements d’étudiants à vocation anarchiste, il ne gardait en mémoire que l’esthétisme de leur lutte, incapable de s’engager plus avant dans chacun de leurs combats qu’il jugeait, certainement, étranger à ses préoccupations réelles. Souvent, il m’embrigadait dans des forums militants où chacun exprimait ses idées sans écouter celles des autres. Je m’amusais souvent de ces futurs représentants de la loi qui bravaient ainsi leur vocation. La plupart d’entre eux finiraient habillés d’une cape noire à défendre l’opprimé et plaider des causes bien moins nobles.
Jean intervenait souvent, débitant de longues tirades enflammées avec aplomb. De sa voix forte, il couvrait le brouhaha de tous les opposants et imposait avec autorité ses idées libertaires. Souvent, au milieu de ses déclamations, il me lançait un clin d’œil et je souriais discrètement. Car, bien sur, tout cela n’était qu’un jeu. Il pouvait exprimer tout et son contraire avec autant de passion. Son charisme et sa verve suffisaient souvent pour qu’il imprime ses points de vues du moment aux populations estudiantines médusées. A la sortie, souvent, il m’interrogeait sur la qualité de sa prestation et nous finissions hilares, ragaillardis par ce bon tour porté à tous ces révolutionnaires de salon.
Il avait ensuite découvert le monde du travail en free lance et alternait les missions à vocation juridique avec des développements d’applications informatiques. Il avait conservé de son époque estudiantine, un réseau de copains devenus influents et savais l’exploiter professionnellement. Ce sont les plus dissipés et extrémistes de ses compagnons qui avaient le mieux réussi dans la vie, enterrant leurs idées sous des responsabilités nouvelles et se forgeant au fil des années une respectabilité qui dénotait avec leur passé. Imperceptiblement, les relations se faisaient de moins en moins amicales et la chaleur des retrouvailles du début avait fait place à la froide efficacité des rendez-vous entre cadres dirigeants. C’est pourquoi, il appréciait ceux d’entre eux qui savaient conserver leur impertinence juvénile.
J’en faisais certainement partie. J’avais conservé mon mode de vie étudiant et mon célibat y était certainement lié. Je continuais à aller laver mes vêtements au lavomatique, la vaisselle s’empilait dangereusement dans mon évier et la propreté de mon antre était aléatoire. Mes besoins pécuniaires étaient faibles et je privilégiais une douce oisiveté à une vie de contraintes et de responsabilités. Certes, j’entrevoyais la vénalité de cette existence et je retardais régulièrement la prise en main de mon parcours professionnel. Mon célibat me pesait et je supposais que mon emploi de serveur était le meilleur observatoire pour guetter ma future dulcinée. Pourtant, le seul spécimen féminin qui m’occupait l’esprit était Katia.
La suite ?
11:50 Publié dans Roman "En rade" extraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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