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29.09.2006

Place de Clichy

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Place de Clichy, quelques flocons timides se sont mis à tomber. Un vent glacial s’engouffre dans les grandes avenues. Au loin, on devine le phare du sommet de la Tour Eiffel dont le faisceau semble avoir du mal à trouer l’épaisseur nuageuse du ciel sale parisien.

Malgré le froid, il se promène, il musarde. Il s’est accordé un peu de ce temps qui lui manque tant d’habitude. Avant le repas, il avait prévu de traîner dans les rues, de vagabonder sans but à la recherche de ses souvenirs. Il s’arrête un instant pour observer le flot ininterrompu de passants pressés, qui s’activent en se bousculant, en se dépassant, en slalomant entre eux. Il les imagine convaincus de leur importance, emmurés dans leurs certitudes. Comme lui, parfois…souvent.
Il a pris conscience que quelque chose n’allait pas dans son quotidien sans qu’il ne puisse clairement l’identifier. Quel est ce petit caillou dans sa chaussure qui le titille lorsqu’il avance ? Un vague à l’âme diffus, un blues de jeune quarantenaire à qui la vie a toujours sourie.
Il longe la brasserie Wepler où de jeunes oisifs le regardent passer. Il leur sourit en se revoyant, comme eux, à traîner devant un café froid. Il y a de cela combien de temps ?

Combien de temps depuis ce repas mémorable au restaurant Charlot « le roi des coquillages » de l’autre côté de l’avenue ? L’enseigne jaune au graphisme des années 30 aguiche toujours les badauds. Un repère dans un monde où tout va vite. Trop vite.

L’époque est en train de changer. Il se dit que c’est le genre de réflexion que l’on se fait à son âge, lorsque l’on commence à mesurer ce qui nous sépare de la fin. Un Kentucky Fried Chicken jouxte un distributeur de location de vidéo. Quelques irréductibles de la grande toile se pressent devant les guichets du cinéma Pathé.
Il traverse. Boulevard de Clichy.

C’est un lieu où il y a encore des gueules, abîmées par la vie qu’il n’a jamais connu. Celle de la vie dehors, des nuits blanches, des clopes et de l’alcool, des coups faciles, des mauvaises relations, des copains « à la vie à la mort », à la mort qui vient souvent vous rendre visite, aux copains qui sont partis. Mauvaise graine, mauvaise vie pleine de panache, de splendeur et de misère.

Des mal rasés qui vous dévisagent, des jeunes maghrébins qui discutent en bande, des africains un peu paumés dans la grande cité, des vieux qui ont tout vus depuis des siècles et qui sourient au monde, des types louches qui fuient votre regard, quelques femmes immunisées contre les invites incessantes, …

Et puis, il y a les putes qui ont travaillé des centaines de nuits dans les pâtés de maison environnants en rêvant d’ailleurs ensoleillés. Lorsque leurs chairs deviennent trop molles et que les avances ne ramènent plus que des clients sans le sou, elles restent ici. Finalement, c’est ici qu’elles vieilliront. Alors, le soir, elles boivent des canons avec leurs anciens tauliers, quelques vieux clients fidèles au quartier et toute l’équipe des bras cassés, des vieux à qui on ne la fait pas, on ne la fait plus.
Il est remonté par la rue des Martyrs, a longé le sauna Mikonos, le divan du monde, Madame Arthur et ses transformistes.
Une sirène aiguë électrise la rue.

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A côté du Royal bar, un bar PMU avec des serveurs habillés en serveur qui débarrassent les tables, sans sourire, bien sûr. Le tissu de leur tablier est lustré et le mouvement de leurs mocassins usés entraîne des paquets de mégots. Ici, on fume encore des brunes.
Les viennoiseries cohabitent avec les pâtisseries orientales et les Big-Mac. Il fait froid.

Il jette sa cigarette et se fourre les mains dans les poches. Les lampadaires diffusent un halo de lumière diffuse. Qui est-il ce soir ? Celui qu’il est, celui qu’il ne sera jamais. Celui qu’il aurait pu être ?

Des cars étrangers et de province déversent des flots de curieux qui viennent s’encanailler en couple dans le quartier à la recherche de souvenirs. Il s’engouffre dans un pub irlandais et commande une bière, sans conviction. Il contemple les volutes ambrées du liquide qui se mélange dans son verre et observe les jeunes gens autours de lui qui parlent fort pour se faire entendre du brouhaha environnant. Ils semblent heureux, insouciants, terriblement vivants.

Juste se poser, mettre quelques instants sa vie sur pause et traîner la mélancolie du temps passé, juste pour soit. Les vestiges du décor de sa jeunesse le hantent ce soir. Que sont devenus ses amis ? Eric, Stéphane, Billy, Sylvain et tous les autres.
Mona.
Qu’est-elle devenue ? Pense-t-elle parfois à lui ? S’est-elle mariée ? Habite-t-elle toujours le quartier ? Il revoie son beau visage, ses cheveux bouclés, son écharpe de soie.

Sans larmoyer, se répandre en paroles inutiles. Simplement être là, ce soir, seul et se dire qu’il vieillit. Et que cela aurait pu être autrement.

Car mes amours sont mortes
Avant que d'exister
Mes amis sont partis
Et ne reviendront pas
Par ma faute j'ai fait
Le vide autour de moi
Et j'ai gâché ma vie
Et mes jeunes années

Charles Aznavour – Hier encore

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Commentaires

"des gueules abimées par la vie" ça m'rapelle mon Balto... J't'offre un Picon bière... c'est la tournée du patron!

Ecrit par : Briscard | 06.10.2006

J'ai un peu merdé sur les commentaires... ça doit être la tremblotte du p'tit blanc... t'auras qu'à virer ceux de trop et celui-ci!

Ecrit par : Briscard | 06.10.2006

ça ressemble aux mauvaises nuits de errence à chercher quelque chose ou quelqu'un qui n'existe pas et sur qui l'on phantasme pourtant.
ça me rappel surtout que notre passé, souvent idéalisé, n'est pas meilleur que notre présent, et bien qu'étant même souvent plutôt pire, il nous apparait comme une période glorieuse. Ce sentiment étant selon toute probabilité exacerbé par l'insoucience perdue du passé.
texte idéal pour faire redescendre sur terre tout les croquantes et les croquants, tous ces gens bien intentionnés... qui sont restés dans la chaleur de leurs appartements et dans la froideur de leurs âmes...
ça sent la fumée, la bière, les gaz d'échappement, le brut du métro aérien et le film argentique.
pour un peu, on pourrait appercevoir Lino et Jacques, Gauloise et demi de bière en main, trinquer à la santé de leur ami Françis récemment disparu.
nickel...

Ecrit par : fred | 07.11.2006

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