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29.06.2006

Envie d'ailleurs

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La nuit est tombée à présent. L’enseigne bleue et rouge prône victorieuse au dessus du temple. Toute puissance consumériste dont les adeptes retardataires s’activent en poussant leur chariot vide.
- t’as pensé au dentifrice ?
Encore oublié. Pas le courage d’arpenter de nouveau les allées encombrées. Les enfants braillent, la fatigue, l’envie contrariée, la faim. Des odeurs de pizza décuplent les jérémiades. Et pourquoi pas ?
De nouveau, les caddies et leurs maîtres forment une file d’attente.
- C’est à emporter ?
Les sacs de surgelés commencent à perler. Il fait lourd, ça va craquer. Une claque, un enfant qui crie, les haut-parleurs diffusent une vieille rengaine italienne.
- Deux quatre-saisons et trois calzones. Attention, c’est chaud ! Voilà … et deux qui font vingt. Merci, bonne soirée.

Envie d’être ailleurs. Comment mieux illustrer la banalité de mon existence que cette fin de journée ? Ma femme, toute à son bonheur de ramener un nouveau service à café. Mes fils, impatients de se vautrer devant la télévision en enfournant leur pizza. Et moi et mes envies d’ailleurs.
Mise à nu de nos envies, pas de semblants dans la foule des ménagères. Tout se voit entre les grilles métalliques du chariot, toute la banalité de nos vies étalées à qui veut le voir. Acheter. Quelle impudeur à effectuer cet acte en public ! Un simple coup d’œil à une barquette de plat préparé pour une personne… célibataire ? Préservatif, liquide vaisselle, produits premiers prix, couches culottes, allume barbecue, marques distributeurs, CD de Madonna, serviettes hygiéniques, aspartame, alcool. Pas de semblants ici, cela ne sert à rien.

Envie d’être ailleurs sans m’en donner la peine, enfoncé dans la lâcheté morose des jours qui passent. Heureusement, les médias sont là pour rappeler que c’est mieux ailleurs, que ça brille, que c’est beau, riche et bronzé dans ces pays merveilleux où il n’y a pas d’hypermarchés, où les réfrigérateurs sont tout le temps pleins.

- Bordel ! Où sont mes clés ? C’est toi qui les a ? Non, je te les ai donné au moment de payer. Non, les enfants, on mangera les pizzas en arrivant à la maison.

Il pleut à présent. Un énorme panneau publicitaire à l’entrée du parking exhibe une belle femme en maillot dans une pause orgasmique. Au-dessus d’elle, en lettre capitale, une marque de yaourts allégés. C’est ça le bonheur. Le Graal moderne enfin révélé, la mystérieuse coupe est devant nous. Regardez comme elle semble procurer de merveilleux moments. Après quoi courons-nous ? Le bonheur ou l’image du bonheur ? Seule une belle femme aux formes parfaites sera autoriser à y goûter et à afficher son extase tarifée et à portée de bourse.
Changer de vie comme on change de marque de yaourt.
Le coffre grippé, forcer l’ouverture, voiture pourrie.
- Attention, Paul. Ne court pas, il y a plein de voitures ici, tu pourrais te faire écraser. Reste avec nous, donne-moi la main.
Même les propos sont d’une banalité affligeante.
- Les œufs, c’est fragile.

Charger, décharger, les brioches écrasées, le pack d’eau au fond du chariot, mal de dos. Il faut encore sortir de l’enfer du parking, encore attendre, se couler dans le flot.
Le pâté acheté au rayon traiteur me donne des envies de rusticité « authentique ». Plus classe qu’au rayon sous vide mais vulgaire malgré tout. Vulgaire et agréable, authentique, gras et rustique. Comme nous ce soir.

Envie d’être ailleurs.

Fin de week-end. Le rythme trépidant de la semaine a repris. Je m’accorde une parenthèse avant un repas professionnel.

Chauvigny en Poitou Charentes, jour de marché, jour de fête. Les lycées traînent dans le centre ville, désœuvrés. Les grandes vacances sont proches, à la fin de la semaine et l’on sent que l’autorité de leur environnement s’est relâchée. Le monde est à eux. Ils s’apostrophent bruyamment. Ils ont pris d’assaut le kiosque à musique et se vautrent sur le sol. A la terrasse du café, les consommateurs observent les passants qui observent les consommateurs.

A y regarder de plus près, il s’agit d’un bar à la décoration et à la carte d’inspiration cubaine et les clients sont anglais pour la plupart. Le clocher, la place du village, l’image d’Epinal de la France, la douce France chantée par Charles Trenet. Pourtant, à y entendre de plus près, ce sont des musiques anglo-saxonnes que l’on entend sur la terrasse.

Le monde est un village, ce village est le monde. Arrêtons de fantasmer l’ailleurs. Il est ici l’ailleurs, l’universel. Il est dans les couleurs changeantes du ciel, dans la mondialisation des cultures, l’uniformisation des goûts, des parfums de yaourts et des pensées. Il est dans l’amertume du café, les programmes de télé réalité et l’esthétique des séries télévisées, dans l’odeur du tabac blond, la charcuterie sous cellophane, la douceur du vent, le bruit des moteurs et celui du papier journal froissé. Et si l’universel c’était la banalité et la morosité du quotidien, les logos des multinationales, les cris d’enfants et nos rêves d’ailleurs ?

Commentaires

Tu as trouvé les mots pour dire ce que je ressens parfois. Et c'est joliment écrit. Des fois c'est difficile, insatisfaisant.
Keep on !

Ecrit par : stoogie | 06.07.2006

Je voulais simplement dire que j'ai beaucoup apprécié le texte que vous venez d'écrire. Bravo!

Ecrit par : edi | 10.07.2006

et comment résister et se battre ? , allez , quelques propositions et stratégies SVP !

Ecrit par : Rickys | 30.10.2006

Le monde est une image... Une image est le monde...
Wake up Neo, The Matrix has you, Follow the white rabbit.
j'aime beaucoup.

Ecrit par : dom | 30.12.2006

Des rêves d'ailleurs ...ce qui compte ,c'est de ne jamais oublier de rêver ....d'un ailleurs qui un jour sera .

Ecrit par : alb | 03.06.2009

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