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20.06.2006
Transgressions
Monsieur Le Commissaire, je me décide enfin à prendre la plume pour vous écrire ces quelques lignes. Ce sont sans doute les plus difficiles que je n ’ai jamais eu à écrire car il s’agit de dénoncer Eric, mon meilleur ami. C’est aussi l’ultime coup d’un jeu diabolique qui nous a lentement fait dériver jusqu’à la folie. Et, je dois vous avouer que c’est moi qui suis à l’origine de cette partie. Je m’en souviens parfaitement.
C’était un dimanche à la fin d’un repas copieux et bien arrosé . Eric et moi discutions devant un café alors que nos femmes surveillaient leurs progénitures sur la terrasse ensoleillée. Nous habitions dans le même lotissement, dans des pavillons de la banlieue ouest de Paris et étions employés dans la même entreprise de confection. Je suis aide comptable et lui est ouvrier qualifié. Ses horaires de nuit ne nous permettent pas de nous rencontrer dans la semaine. Mais le week-end, c’est toujours avec plaisir que nous nous réunissons. Nos femmes aussi s’entendent bien. Cyndie, ma compagne, est employée dans un grand magasin de sport. Elle y passe ses journées sans voir la lumière du jour, abrutie par les haut-parleurs qui diffusent sans cesse des chansons insipides destinées aux jeunes. C’est pour cela qu’elle ne m’autorise jamais à allumer le tuner de notre chaîne hi-fi.
Je présentais ce jour là à mon ami, une idée que j’estimais à la fois drôle et originale. Je l’avais relevée dans un magazine masculin, un article au titre pompeux du style « comment pimenter votre vie » ou « dix idées pour voir la vie autrement ». Comme d’habitude, l’article en question était une coquille vide et ressassait les tendances actuelles en ayant l’impression de faire preuve d’une originalité exceptionnelle : « mettez-vous au bouddhisme », « devenez végétarien ». Un de ces conseils devait pourtant retenir toute mon attention : « bravez un interdit par semaine ». J’avais déjà oublié les quelques lignes qui suivaient cette accroche. Mais, l’idée, longtemps, résonna dans ma tête. J’expliquais à Eric qu’il s’agissait de transgresser ce que nos lois et nos morales nous avaient empêchées de faire jusqu’alors. C’était là le moyen de pimenter nos vies mornes et banales d’un peu d’inédit, de vivre de fortes poussées d’adrénaline, de se sentir exister.
J’appréhendais la réaction d’Eric. Pourtant, celui-ci approuva immédiatement le projet, fidèle à son enthousiasme habituel.
Pour que le jeu soit complet, il fallait une date de début et une date de fin . Nous étions à la fin du mois de mai et je lui proposais d’arrêter à la fin de l’année. Nous avions convenu de ne pas informer nos femmes de nos activités par peur de leur réprobation moraliste. L’objectif était de monter progressivement dans l’échelle de l’importance de ces interdits. Cela pourrait être mesuré à l’échelle de nos propres valeurs ou de la répression encourue.
Ma première transgression va certainement vous faire sourire Commissaire (pourtant, je vous serai gré d’aller jusqu’au bout de ma lettre et je parie que vous sourirez moins). Je m’en souviens encore comme si c’était hier. Alors que j’errais dans la galerie d’un centre commercial (une des rares attractions en nos contrées urbaines), je m’engouffrais dans un fast food. A cette heure de fin de matinée, le restaurant était peuplé d’une foule de lycéens qui séchaient consciencieusement leurs cours du samedi matin ou profitaient des derniers moments de la semaine avec leurs petits copains ou copines.
La file d’attente promettait d’être longue. Je voyais là l’occasion de braver mon premier interdit. Toisant la foule des jeunes, je passais la tête haute devant eux. J’entendais derrière mon dos, la clameur timide des protestions. Aucun d’entre eux n’eut le courage de m’apostropher. Arrivé rapidement devant la caisse, il me restait à fournir une preuve de mon méfait. C’est ce que je demandais à la caissière : un certificat tamponnée de mon dépassement. Elle exprima une telle perplexité qu’elle décida de demander l’aide de son manager. Celui-ci, à l’écoute de mes explications, souri. Puis, amusé, il accepta de prouver mon dépassement.
Tous les dimanche matins, Eric et moi nous retrouvions pour courir ensemble. C’était le moment d’évoquer notre semaine et les résultats de notre petit concours. Fier de moi, je commençais à lui expliquer ma bravade en lui montrant la note tamponnée. Comme moi, il sortit de sa poche, une note.
Je lus :
« De Monsieur Raymond Martichoux, propriétaire gérant du bar Le Neptune :
Je certifie que M. Eric Cordier, a allumé un cigare dans la zone non fumeur de notre établissement, incommodant ses voisins de table. J’ajoute à destination du lecteur de cette note qu’il n’y a pas de quoi en être fier et que dorénavant M. Cordier n’est plus le bienvenue au Neptune ».
Je me souviens que nous avons beaucoup ri de tout cela en courant dans les grandes allées du jardin public. C’était sans doute un des derniers moments joyeux que nous devions passer ensemble.
La principale difficulté de notre petit jeu était de rapporter la preuve de nos exactions. Le samedi suivant, je traînais, fidèle à mon habitude, dans les allées de la galerie commerçante. Il faut dire que j’aimais profiter de la pause déjeuner de Cyndi pour manger avec elle dans le self-service bondé. Je franchis le seuil d’un magasin de prêt-à-porter masculin et alors que le vendeur était occupé à servir un client, je camouflais une chemise sous mon blouson. La puce antivol qui y était agrafée n’avait pas échappé à mon attention. Cependant, je franchissais en courant le portail électronique. Aussitôt, le carillon de l’alarme résonna dans tout le magasin. Je courais à en perdre haleine dans l’allée encombrée de caddies. Pendant longtemps, j’évitais de me retourner. Heureusement, aucun vigile ne devait interrompre ma course.
Eric, cette semaine là, m’avait battu. Alors qu’il se rendait comme chaque soir à son poste, il avait remarqué à la sortie de la station RER une femme sans âge d’origine roumaine. Elle faisait la manche accompagnée de son enfant. Il me les décrit, vêtus de haillons, la mine triste et sale. Il laissa les passagers de la rame s’évaporer hors de la station. Quand il fut enfin seul avec elle, il l’a regarda droit dans les yeux et la pressa de lui donner son maigre butin. Cette fois-ci aucun rire ne ponctua nos exploits.
J’étais profondément choqué du manque de compassion de mon ami. J’entrevoyais à présent les premières limites de notre jeu. Jusqu’où devrions-nous aller pour gagner ? A quoi cela rimait-il ? L’interdit touchait à nos convictions les plus profondes. Si j’étais disposé à faire reculer l’étendue de mon éthique personnel, je conservais néanmoins des repères inamovibles. C’était ce que j’appelais mes valeurs qui permettaient de me définir, de savoir pourquoi je serais prêt à me battre. C’est vrai que j’avais souvent railler les censeurs, les forces de l’ordre, tout ce qui représentait, de près ou de loin, le conservatisme d’une société morale et bien pensante. J’avais donc dépassé ce stade. Il s’agissait à présent de me battre contre mes propres limites, de parfaitement me connaître pour savoir jusqu’où je pouvais aller.
Comme chacun, je suis pétri de morale, de principes inculqués depuis mon enfance. Mes parents étaient de braves gens. Certes, ils ne fréquentaient que rarement les églises et n’étaient pas des dévots. En revanche, ils respectaient les autres, étaient tolérants et ne franchissaient pas les barrières de la liberté individuelle. Pour ne pas glisser dans l’horreur, je décidais de rester sur un mode de transgression mineur. Après tout, j’étais seul juge. Cette semaine là, j’empruntais le polaroïd de ma fille, pris ma voiture, une Renault Laguna et me dirigeais vers le périphérique. Au premier panneau qui indiquait la limite de vitesse autorisée, j’enfonçais la pédale d’accélération. Le compteur dépassait les 140 km/h. Je choisis d’immortaliser l’instant en photographiant mon tableau de bord et la vue du périphérique à travers le pare-brise. Fier de moi, je montrais mon cliché le dimanche suivant à Eric. Il souri, me regarda dans les yeux et siffla. Un jeune homme nous rejoignit alors. Il devait attendre depuis quelques instants derrière les fourrés qui nous environnaient. Il avait la démarche légèrement efféminée. Je m’interrogeais sur la finalité de sa présence. Sans un mot, il fit face à mon ami et tous deux s’embrassèrent fougueusement.
Il restait encore de longues semaines avant que ne s’arrêtent ces défis hebdomadaires. A présent, tout cela m’échappait. Devais-je renoncer ? Sans arrêt, je ressassais la question. J’avais perdu l’appétit et je tardais à trouver le sommeil. Le goût du jeu au final fut pourtant le plus fort. Je ne voulais pas perdre, pas encore.
J’avais épuisé la plupart des transgressions que j’avais imaginé au lancement de notre concours et je me creusais la tête pour en trouver de nouvelles. Je devais rester en phase avec mes convictions tout en défiant l’autorité. Je voulais continuer à satisfaire ma soif de liberté tout en étant capable de rester fier de chacun de mes actes. J’écartais la destruction des champs d’OGM par manque d’informations à ce sujet.
Comme chaque samedi matin, je me rendis aux abords de l’hypermarché. J’avais pris soin au préalable de me m’affubler d’une petite moustache, de lunettes correctrices et d’une vieille casquette de base-ball publicitaire que j’avais ressortis du fond du placard. Ainsi accoutré, j’étais méconnaissable (et ridicule). Je rentrais d’un pas décidé dans la grande surface de bricolage du centre. Je peux me vanter d’y avoir causé une belle pagaille. Il fallut peu de temps après que j’eus, au rayon animalerie, libéré rats, hamster, lapins et souris, pour entendre retentir les premiers cris hystériques féminins. De nombreuses femmes, tétanisées à la vue des rongeurs, restaient figées et braillaient sans discontinuer.
Je continuais mon action libératoire en ouvrant les volières. Immédiatement, les oiseaux prirent leur envol surpris par cette soudaine liberté. Les vendeurs étaient si occupés à tenter de capturer leurs animaux tout en rassurant leur clientèle qu’il ne me prêtèrent aucune attention. Aussi, puis-je sortir sans être inquiété. Je dois avouer que j’arborais un franc sourire. J’y avais pris beaucoup de plaisir. L’anecdote fut relatée le lendemain dans le journal local et je conservais précautionneusement la manchette, fier de moi. J’étais impatient de montrer à mon ami la coupure du journal le lendemain matin. Une fois encore, je fus largement battu. Jugez-en plutôt, monsieur le Commissaire. Après la lecture attentive du journal, Eric siffla de nouveau. Qui donc allait apparaître derrière les buissons ? Je fus stupéfait lorsque je découvrais, s’avançant devant moi, dans la brume matinale, Cyndi, ma femme. Par pudeur, je préfère ne pas détailler ce qui se passa lors de cette réunion. Je peux simplement vous dire qu’ils me prouvèrent que l’adultère avait été consommé irrévocablement. La partie était allée beaucoup trop loin. Je ne pouvais plus reculer.
Je décidais de conserver les apparences, de rester fair-play. Si ma compagne me trompait avec mon meilleur ami, cela n’était qu’un jeu. Je devais l’admettre et trouver une riposte adaptée. Ce fut tout naturellement que je profitais du lundi soir pour rendre visite à Patricia, l’épouse d’Eric. A peine avais-je commencé à la séduire, qu’elle entreprit de se déshabiller. Cela s’avéra donc nettement plus facile que ce à quoi je m’attendais. Il faut croire que le péché nous environne, que le mal est partout, omniprésent. Elle se donna avec ferveur et m’avoua qu’elle était coutumière de la trahison conjugale. Je me trouvais tout à coup bien naïf, moi qui découvrais ce monde adultère. Jusqu’à quel niveau d’ignominie devrons-nous mettre la barre de nos méfaits ?
Le dimanche suivant, j’arrivais accompagné de Patricia à notre rendez-vous sportif. J’appréhendais la réaction de son mari. Il montra un désintérêt pour notre liaison et se contenta d’un « bravo » laconique. Il semblait ailleurs, impatient de me faire découvrir sa nouvelle forfaiture. Qu'avait-il trouvé cette fois-ci ? Lentement, il sortit de sa poche, un petit morceau de papier blanc. Il l’ouvrit délicatement et en déposa le contenu sur un morceau de miroir qu’il avait posé sur la table de pique-nique en bois où nous nous retrouvions. Il nous apprit qu’il s’agissait de cocaïne, qu’il avait eu grand mal à s’en procurer, qu’il y avait goûté et qu’il avait apprécié le coup de fouet que lui procurait cette substance illicite. Puis, pour nous prouver qu’il ne plaisantait pas, il s’enfourna une petite paille dans la narine, et insuffla un peu de cette poudre blanche. Sa femme l’observait, décomposée. Ce jour là, il couru loin devant moi.
Je dois, arrivé à ce niveau de mon récit, passer sur le détail de nos méfaits des semaines suivantes. Après tout, Commissaire, les charges qui pèsent contre moi sont encore minimes au regard de tout ce que je vous ai raconté. Devrais-je rembourser quelques souris, une chemise ? C’est sans importance et je peux me le permettre. Pour la suite, c’est plus délicat. Je peux simplement vous dire que j’ai enfreins la loi à maintes reprises et que je dois garder secrets mes agissements. Ce dimanche là, il ne restait qu’une semaine avant la fin du jeu. J’avais perdu mes illusions, ma morale. Mes bonnes résolutions avaient pris l’eau et je n’étais pas fier de ce que j’avais fait et été devenu. Si j’avais accédé à un certain niveau de liberté permissive, je ne me portais plus guère d’estime et j’avais détruit mon couple. Indiscutablement, les deux dernières épreuves devaient nous départager. Eric avait une forte avance sur moi. Ce jour là, notre rencontre devait être brève. Il se contenta d’écouter mon récit, le regard bas puis de me remettre une lettre. En voici le contenu. Je suis certain qu’il vous intéressera au plus haut point.
« Sébastien, si je t écris ces quelques lignes, c’est que je n’ai pas le courage de te parler en face. Il faut croire que tu m’impressionnes et que je manque encore parfois de courage. J’ai transgressé un interdit, le plus difficile pour moi. Te souviens-tu des sept péchés capitaux ? Il en restait un seul que je n’avais pas encore commis. Tu commence à comprendre ? J’ai décidé d’y remédier cette semaine. Mercredi, j’ai posé une journée de congés. J’ai pris le train jusqu’à Paris et longtemps, j’ai marché sur les trottoirs bondés des quartiers commerçants. L’occasion que j’attendais s’est enfin présentée. Une jeune femme entrait à son domicile. Tout s’est ensuite passé très vite. Je me suis engouffré à sa suite, je l’ai violé chez elle. Ce n’est qu’après que je l’ai assassiné. C’est étrange comme sensation (…) ». Y était joint l’avis des obsèques de la défunte.
Vous dire que j’étais horrifié à la lecture de ce courrier serait en dessous de la réalité. Ce n’était plus un jeu. Pourtant, il restait une dernière épreuve avant la fin de la partie. Comment pourrait-il allé encore plus loin ? Toute la semaine, j’hésitais à venir tout vous expliquer pour que vous l’arrêtiez et que vous l’empêchiez de commettre de nouveaux méfaits . Nous étions à l’ultime étape du parcours, le moment de vérité. Il ne pouvait y avoir qu’un gagnant et je n’avais pas encore abandonné toute velléité de remporter la partie. Et, j’avais trouvé le moyen pour sortir vainqueur !
Cependant, Commissaire, rassurez-vous en ce qui concerne mon méfait. Si j’avais décidé de commettre l’irréparable, ce n’était que par rapport à mon ami, et non au regard des lois de notre pays. Mon idée ? J’avais décidé de finir sur une pirouette. J’étais arrivé mains dans les poches, décidé à lui avouer avoir posté avant de me rendre à notre rendez-vous une lettre de dénonciation, celle que vous tenez entre les mains. Bien sur, je ne l’avais pas fait. Malheureusement, une fois de plus, il devait me devancer. Je le trouvais bien à notre lieu de rendez-vous, assis sur la table de pique-nique en bois. Il avait un air grave. Je lui expliquais ma traîtrise dans le détail et il n’en paru pas choqué. Au contraire, il m’approuva et me félicita pour ce beau coup. Trahir son meilleur ami, quel bel interdit ! Enfin, il me regarda fixement et déclara qu’il allait bientôt gagner. Lentement, il approcha son pistolet de sa tempe. Puis, il tira.
Monsieur le Commissaire, vous connaissez maintenant toute notre histoire. Je ne vous demanderais qu’une faveur : surtout, n’y cherchez pas une morale. En mémoire d’Eric, mon ami.
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