25.05.2006

En escale au buffet de la gare de Laval.

C’est curieux ce retour vers le passé.

Hier soir, je me pliais à la traditionnelle soirée de séminaire. Une volonté de la Direction de distraire ses troupes. Les cadres, les secrétaires, tous présents, pouponnées pour leur sortie annuelle à la capitale. Cette année, un vieux chanteur perruqué ayant sorti un vague tube dans les années 60 poussait la chansonnette sur son clavier Rolland en reprenant les tubes de tous ses « copains ». Le décor était d’époque, le son aussi.

Ce midi, avant de prendre le train à la gare Montparnasse, je cherche une brasserie dans le quartier. J’échoue sur l’Océan, un établissement tout droit sorti d’un vieux polar noir et blanc des années 60. Le décor intact porte toute la grandeur décrépie d’une splendeur passée. En face de moi, un anglais lit avec passion des passages d’un livre à son amie. Je retrouve l’ambiance des mémoires d'Henry Miller écrivant et décrivant les cafés parisiens.



"Sur le méridien du temps, il n'y a pas d'injustice; il n'y a que la poésie du mouvement qui crée l'illusion de la vérité et du drame".
"Le garçon essuie la table avec un torchon sale tandis que la patronne chatouille la caisse automatique avec une allégresse diabolique. Un air absent sur mon visage, abruti, vague dans l'acuité, attaché aux fesses qui me frôlent".

Henry Miller - Tropique du Cancer.

C'est étrange comme certains passages du livre que l'on tient dans les mains résonnent dans notre présent.

Je me hâte vers le quai, sommeille dans le TGV avant une escale d’une heure dans le buffet de la gare de Laval.

Même ambiance du temps passé : les banquettes molletonnées de skaï rouge, le formica indestructible, les traditionnels poivrots accoudés au zinc, le patron hâbleur. Je capte les conversations des tables voisines, tout le monde se regarde, s’observe. C’est curieux ce retour vers le passé, ces bulles d’hier qui remontent à la surface du temps.

"Toute chose est contenue dans une seconde qui est consommée ou non consommée. La terre n'est pas un plateau aride de santé et de confort, mais une grande femelle aux bras étendus avec un torse de velours qui s'enfle et se soulève avec les vagues de l'océan; elle frémit sous un diadème de sueur et d'angoisse".

Je vais et viens entre hier et aujourd'hui, entre l'univers de Miller et ce buffet de gare.
Ils débordent tous deux de vie.

"Plus obscène que tout est l'inertie. Plus blasphématoire que le juron le plus sanglant est la paralysie."

Rassure toi, Miller. Le monde est en marche, le passé s’efface pour laisser la place aux concepts aseptisés et franchisés modernes.

Les banquettes molletonnées de skaï rouge sont -elles une espèce menacée?

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