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07.05.2006
Wild Child
"Le nombre de rides importe peu. Pour éviter de grandir en vrille ou de s'emmurer dans les flash-backs de la désespérance, le rire des enfants peut suffire. Et puis on emportera un seau de dignité avec soi, pour fixer les souvenirs et faire la nique au pire." Patrick Eudeline – Rock&Folk Décembre 2001

Samedi soir. Rudy m'a invité à dîner. Une invitation dans les règles, un coup de fil passé à une heure encore décente comme si nous devions céder à ces convenances bourgeoises, nous, les rescapés de la rue. Affalés sur leur canapé rouge, Jane et Kris frissonnent devant un film d'horreur pour adolescents, une bande de jeunes perdus en forêt. A mon arrivée, ils me marmonnent un vague salut sans prendre la peine de me regarder. Savent-ils qui je suis? Imaginent-ils que lorsqu'ils n'étaient pas encore nés, je traînais avec leur mère à tous les concerts rock de la capitale? Nous nous retrouvions tous les soirs, zonant dans les bas fonds, dans les quartiers sordides délaissés par les promoteurs et investissions les logements libres pour former de nouveaux squats, peuplés de zombis junkies affalés, de seringues et d'élastiques en vrac, de sonos poussives. Les mêmes disques qui passaient interminablement, les vives discussions pour élire les meilleurs singles du moment et puis céder à la nouveauté, tout doucement, abandonner ses valeurs pour en inclure de nouvelles à sa liste.
Rudy s'active dans la cuisine, elle a à cœur de réussir cette soirée. Je la découvre dans son nouveau rôle, celui d'une ménagère modèle. Elle m'avait déjà étonné dans sa composition de mère attentive et aimante, soucieuse de sa progéniture. Cela lui arrivait parfois de s'extasier des progrès de son fils ou de sa fille, de me faire part de leurs succès, de leurs petits bonheurs familiaux. J'écoutais, poli, vaguement amusé et étranger, terriblement étranger à cet univers domestique. Elle avait su vieillir, tourner la page. C'est à peine si subsistent quelques réminiscence de notre passé commun: un fond musical discret qui émane de la cuisine … un live des Ramones? … une pousse de marijuana en évidence dans l'entrée. Et quoi d'autre dans toute cette normalité? Merde, avons-nous voulu faire la révolution pour en arriver là? Fallait-il baisser les armes? Pas elle, pas nous, pas comme ça! Alors, nous avons perdus?
Rappelle toi, Rudy, ces mots d'ordre tatoués, braillés, taggés sur tous les murs de la ville: no future. Pas de futur, pas celui là en tout cas. Vivre au présent, ne pas penser à l'avenir, la pédale d'accélération enfoncée et sans pédale de frein. Ignorer le danger, frôler la mort, se détruire à petit feu, partager l'esthétisme de l'époque, communier aux concerts entre nous, se secouer, se pousser, se toucher, se baiser, refuser de vieillir. Et le "do it yourself" , une philosophie créée à l'origine pour justifier les productions pourries par rapport au son léché des dinosaures de l'époque (Genesis, Yes, ..), la prise de micro par des sales gosses qui gueulaient leur hargne anarchique, décomplexés de la virtuosité de leurs aînés qui avaient tout inventé et vécu avant eux. Elle avait détourné la simple explication musicale pour l'élargir à une initiation de vie sans modèles passés, sans dépendance du système, rien à perde, tout à prendre.
Tu es là, devant moi, souriante, ton saladier dans une main, une bouteille de vin rouge dans l'autre. Je jurerai que tu t'es droguée. Je te connais bien, tu sais? Comment fais-tu pour te cacher devant tes enfants? Finies tes grandes crises existentielles ponctuées de coups de gueule contre les bourgeois, les salauds de capitalistes, tes amants d'un soir trop lâches pour te supporter, trop défoncés pour se rappeler de toi?
Des cris de terreur s'échappent du téléviseur et Jane s'est réfugiée entre les bras de son grand frère de 14 ans. Le bel âge, celui de tous les naïvetés, de toutes les utopies, de tous les choix de vie, de toutes les influences, de toutes les expériences qui se conjuguent avec première fois. C'est à cet âge que tu as commencé à zoner. Tes parents, Raymond et Sylviane, te laissaient traîner dans ton quartier, Neuilly et sa zone résidentielle assurés que tu pourrai apprendre la vie sans grand danger.
Tu étais entre gens biens, de bonnes familles. Tes géniteurs voulaient faire jeunes, ils avaient raté la révolution de 68, pas vraiment dans leur façon de fonctionner tous ces hippies, ces coucheries. Ils se sentaient dépassés et avaient reportés sur toi et tes deux frères toute leur volonté de rester en phase avec leur époque. Alors, ils t'avaient conseillé de prendre la pilule à un âge où tu ne t'étais encore posée que peu de questions, ils accueillaient tous tes amis, qui parfois restaient couchés dans ta petite chambre rose de jeune fille. Le matin, ta mère se sentait obliger d'appuyer d'œillades peu discrètes toutes ses allusions à la nuit passée et insistait pour se faire tutoyer par tous ces jeunes pubères étonnés de tant de libéralité et épuisés par leur nuit. Ton père avait opté pour le rôle de celui qui, largué, ne veut pas être au courant et consent du bout des lèvres à adopter les rites de son époque.
Tu allais bientôt oser franchir la ligne de partage entre les beaux quartiers et le reste du monde. Tes amies te semblaient de plus en plus fades, engoncés dans leurs traditions de pacotille, dans leurs "comme il faut", dans leur attitude pleine de mesure. Elles gommaient toute émotion, singeaient leurs parents, s'inventaient des princes charmants de bonne famille et promus à de beaux héritages. Ton père s'encanaillait parfois à écouter Johnny Hallyday au milieu du salon, il frappait des mains, la moue rebelle, les jambes écartées et moulinait des bras sur sa guitare imaginaire avant que Sylviane, pleine de compréhension, finisse par baisser le son en plaisantant pour masquer son embarras. L'époque était rebelle et difficile à déchiffrer pour eux. Que sont-ils devenus depuis toutes ces années?
Tes premiers accoutrements punk les ont bien un peu surpris mais après tout, cela faisait partie du décorum, n'est-ce pas? Et avaient –ils fixés les limites de leur largesse d'esprit? Que devaient-ils accepter ou non? Tu en as bien profité, décontenancée par toute cette liberté dont tu ne savais que faire. Tu as transgressé, testé. Par le look d'abord, la jupette écossaise sur bas résille, les doc martens, les cheveux jaunes, puis rouges, puis on ne savait plus vraiment de quelle couleur. Le maquillage outrancier, les T-shirts déchirés aux slogans provocateurs ou à l'effigie de tes groupes préférés: les Clash, les Sex-Pistols. Puis tu as épousé la cause gauchiste révolutionnaire: Sandinista en boucle sur la chaîne. Les soirées à coller les affiches n'importe où, n'importe comment, défoncée au milieu des activistes plus intéressés par ton cul que par leur idéologie. Toi, tu faisais ça pour emmerder tes parents, tes voisins. La révolution, tu la faisais tous les jours. Alors, le grand soir, tu n'y croyais pas vraiment.
Tu m'invites à passer à table en me prenant le bras. Jane s'est sagement couchée après nous avoir poliment embrassés et Kris profite de sa situation d'aîné pour traîner devant la télévision et absorber à la suite plusieurs séries américaines.
Tu es belle, le temps t'a magnifié. Un soudain embarras s'empare de nous, nous ne sommes pas vraiment habitués à nos nouveaux rôles d'adultes et finalement, les occasions de nous retrouver seuls n'ont pas été nombreuses. Nous faisions partie de la même bande, qui évoluait au rythme des rencontres, des overdoses, des départs à l'étranger, des morts du sida, les délinquants qui prenaient le vert ou se faisait épinglés, ceux qui finirent clodo, ceux qui réussirent, Jack.
Tu ne lui en as curieusement jamais voulu de t'avoir transmis ton hépatite, le virus HIV. Il conjuguait le rock au présent, là où beaucoup comme moi, le vivait à l'imparfait ou au passé, déjà nostalgiques de son âge d'or, inconscient de vivre une époque bénite, pleine de création, d'inventivité, de chef-d'œuvre en rapport avec ce qui suivrait plus tard. Il était ingénieur du son, un bon, très certainement, musicien également, invité sur des albums de variété française et parfois de groupes internationaux. Il incarnait la réussite, le succès, le talent. Comment aurait-tu pu lui résister, me préférer à lui? T'es-tu posée la question? C'est vrai que jamais, nous n'avons couché ensemble, à peine quelques baisers furtifs à un âge où tout ceci n'a pas d'importance si ce n'est de remplir un tableau de chasse déclinable devant ses concurrents masculins à grand coup de rires gras. Et puis, comme beaucoup de tes amants, Jack est mort.
Il t'a laissé deux beaux enfants, un tatouage raté, des dettes et le souvenir de quelques riffs de guitare en or massifs gravés à jamais sur CD que tu écoutes seule quand tu as un peu trop bu. Il t'a fallu travailler, composer avec le monde hypocrite et sans pitié du travail. Naturellement, tu as choisi ce que tu savais le mieux faire: vendre des disques le jour et les faire écouter la nuit. Etre DJ dans une des rares boîtes rock de Paris te conférait un statut envié et des amitiés factices et artificielles. Tu as vite laissé tomber ce job de rêve pour te consacrer à tes enfants et continuer à mettre en tête de gondole le dernier Sardou, toi la reine de la nuit. Et puis, tu as connu d'autres hommes, plein d'autres que tu ramassais dans tes soirées de dérive. Toujours la même histoire, ils voulaient passer un bon moment, tu voulais retrouver un mec, une nouvelle romance, partager ta détresse. C'est à cette époque que tu as commencé à dealer. La came n'était pas donné, alors tu trafiquais, ignorant le danger. Et l'alcool pour les soirs de manque. Toute la bande t'appelait Mako.. comme coma à l'envers, comme coma éthylique. Une catégorie où tu étais devenue imbattable.
- Excellent ton poisson.
La conversation s'enlise. Je m'excuse et vais trifouiller dans la pile de vieux 45 tours. Sex Pistols, 999, GBH, des vieilleries maintenant. La pile de CD: Rancid, Offspring, Sum 41, the Strokes, Greeday. Elle a donc continué à suivre l'actualité ou peut être ses enfants ... Le nombre limité de CD laisse deviner un intérêt mesuré pour ce que l'époque propose, malgré toutes les facilités que son poste lui laisse pour découvrir de nouveaux disques.
Elle sourit et me lance:
- Tu sais, je les revoie parfois, nos compagnons de déroute. Le costard sans cravate pour faire jeune, les yeux rivés sur les petites galettes de plastiques, pleins de nostalgie, redoutant l'arrivée d'un vendeur, bousculé par les jeunes rappeurs. Ils ont du mal à s'y retrouver entre le nu-metal et le r&b. Alors, ils reviennent aux valeurs surs et rachètent un live inédit des Stooges ou une réédition japonaise des Damned, discrètement, sous le manteau.
- "Décibels pas si belles" dis-je en marmonnant pensivement.
Je n'ose pas lui poser de questions sur sa santé. Plusieurs années qu'elle a contracté ce sale virus maintenant, elle paraît pourtant toujours aussi rayonnante, les années et les rides en plus. Elle a appris à vivre avec, à dompter ses angoisses, à relativiser les informations alarmistes des années 90, à s'adapter à la trithérapie, à espérer. Comment vivre avec un couperet au dessus de son cou? Comment vivre son présent sans avenir assuré? Pourtant, elle ne laisse jamais transpirer son désespoir, ses angoisses, ses regrets. En a-t-elle?
Nos conversations ont d'avantage porté sur nos passions communes pour la came, la défonce, la révolution et le rock que pour le reste, la vie, les amours, la mort. Nos passions se sont étayées, nous avons continué à avancer, terriblement lucides. C'est peut être pour s'évader, oublier nos lâchetés que nous avons continué la dope.
Les pochettes de nos disques ont délavées, les couleurs sont passées, les sons se sont évaporés. Nos idéaux se sont assoupis, nos positions assouplies, nos compromis nous ont envahis. Les cuirs noirs de la révolte sont cloués au piloris de la normalité, de l'abandon de la rébellion, de la vieillesse. Est-ce nous qui avons changé ou l'époque? J'ai un peu honte d'évoquer nos vieux souvenirs, cela fait un peu ancien combattant. Le même mal de vivre que les vétérans américains de retour la guerre du Vietnam, la même difficulté à s'insérer dans un monde qui a changé, qui a évolué sans nous. Nous étions en première ligne, nous n'existons plus. Nous avons perdu notre moteur, notre énergie. Comme si nous n'avions plus rien vécu depuis, comme si nos meilleures années étaient derrière nous. Bien sûr, qu'elles le sont mais de là à se l'avouer! Et qu'est-ce qui nous réunit maintenant si ce n'est ce passé sulfureux?
Dans le salon, la télévision s'est tue et Kris a décidé de rejoindre son lit, non sans nous avoir salué, les yeux aussi rouges que ceux de sa mère, pour d'autres raisons. Il a la démarche chaloupée et traînante des adolescents et un éternel sourire en coin qu'il a hérité de sa mère. Il est grand, terriblement adulte, plein de sagesse. Il symbolise la suite, la perpétuité. No futur …
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