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23.04.2006

PAGO PAGLOP

Bienvenue à Ibiza, l’île de tous les plaisirs. Je m’appelle Eric, je suis le chef du village. Toute l’équipe du Pago Pago est heureuse de vous accueillir. Ici, tout le monde …

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Jacques. Quel abruti ce psy ! Encore une idée de ma femme. Tu devrais consulter Jacques. On ne m’en a dit que du bien. Comme si on choisissait un charcutier ou un coiffeur. « Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez toi, tu sais ». Alors bonne poire, je me suis laissé embobiné, pour avoir la paix. Car, si je n’avais pas céder à sa nouvelle lubie, elle ne m’aurait pas lâché. Je préfère oublier tout le fric que je lui ai laissé à l’animal pendant que lui se curait consciencieusement le nez, les ongles, puis jouait avec la mine de son stylo. Il était devenu prodige dans le demi-tour de fauteuil noir en cuir avec leste lancer de la jambe gauche sur la jambe droite, le tout sans vous quitter des yeux. Je me suis entraîné au bureau avec des clients. Je n’ai jamais réussi, pas assez de pratique. Pour se trouver des occupations pendant qu’il m’écoutait, il était vachement fort. On ne peut pas lui enlever ça.

Et puis, il appartient à la nouvelle école, on se tutoie au bout de deux séances et du Thierry par ci et du Jacques par là . Face à face, les yeux dans les yeux. Enfin, surtout pendant la première séance lorsqu’il ferrait le badaud mal à l’aise. Il roulait des yeux, me jaugeait alternant les regards perçants pour appuyer ses rares interventions et les hochements de tête approbateurs : j’en ai vu d’autres, je te comprends mon gars, pas facile la vie. Il avait dû s’entraîner devant la glace. Il faisait son fond de commerce de braves maris faciles à endoctriner comme moi. Mine de rien, il vous casait quelques mots sortis du Petit Freud Illustré, si possible des pas connus, qui sonnent bien entre deux œillades aux sourcils broussailleux. Après, c’est inévitable, la pression retombe, l’intérêt aussi.

J’étais fidélisé, une rente hebdomadaire. J’ai dû lui payer ses vacances à la neige ou son 4x4 BMW, moi tout seul avec mes petites manies, mes petites psychoses. Lorsque je voyais son gros veau de véhicule immanquablement mal garé devant son immeuble, j’imaginais que j’avais financé les deux portières avant, les roues et le coffre à moi tout seul. Lorsqu’il m’invitait à m’asseoir, je franchissais quelques pas dans son bureau à la moquette douteuse et lorsque j’ arrivais à tromper sa vigilance, je pouvais apercevoir discrètement accrochée au mur près de la porte, la photo de sa petite famille grassouillette, béate de bonheur avec lui en short au milieu de la pelouse. Manque plus que le labrador, la nappe à carreaux et ils seront mûrs pour illustrer le catalogue Vert Baudet printemps/ été . Mais un détail entachait considérablement cette représentation idéale : Jacques traînait les pieds. Il frottait ses mocassins usés d’un pas las, les épaules basses.

Ce pousse savate à la fatigue chronique ne pouvait ainsi prétendre au titre de vieux jeune dynamique, les dents blanches sur la photo, je termine à 18h00 pour ma séance de step. Il avait plutôt choisi le camps des pseudo intellos qui privilégie la hauteur de l’esprit à la bassesse du corps. A moins que le crédit de son 4x4 lui interdise une inscription au club fitness de son quartier. Je finissais par penser d’avantage à l’argent que je lui laissais qu’aux soi-disant progrès que j’accomplissais en sa présence. C’est pour cela que je commence à rédiger ces quelques lignes sur ce vulgaire cahier. Crayon à bille jetable : 80 centimes (en fait, je l’ai piqué au bureau mais on ne va pas chipoter). Cahier à spirales : 1,50 Euros. Voilà un investissement de départ peu onéreux. Et si je dois justifier auprès de ma femme de ne pas avoir suivi ses précieux conseils, je pourrai sans mentir lui affirmer que je continue mon introspection. Et je disposerai d’une preuve du travail réalisé sur moi-même à travers ces quelques pages. Et que faire de toutes ces merveilleuses économies ?

Après y avoir réfléchi (tout seul), s’il y a « quelque chose qui ne tourne pas rond » chez moi , c’est ma femme. Je ne peux plus la supporter. Un état qui va au delà de la simple mésentente, des tensions conjugales habituelles. C’est une réaction devenue physique. Son contact me dégoûte. Dès que je ressens sa présence, une nausée m’envahie. Elle concentre tous les défauts féminins et pourrais illustrer l’encyclopédie des travers de sa caste: le duvet sous les bras, son sourire qui signifie qu’elle ne m’écoute pas, les jambes râpeuses, le parfum entêtant, la parole, les fanfreluches clinquantes, la chair morne, les foulards mal noués, le sein flasque, les collants effilés, les poils pubiens sur le gant de toilette, les chaussures déformées et les pieds calleux, cette foutue langue qui ne se met jamais en repos et qui débite à longueur de soirée des banalités inconsistantes. Et pour réellement soigner ce truc qui ne tourne pas rond, j’ai donc décidé de nous redonner une seconde chance avec une naïveté de jeune fiancé encore vierge. Une semaine de repos tropical, de découvertes exotiques, de sport extrême, de buffets savoureux, de lectures passionnantes et un peu de temps consacré à écouter Sylviane, à lui faire des mamours, à gazouiller de concert pour raviver notre flamme sérieusement chancelante. Tout cela avec le pécule des séances de Jacques Onenditquedubien !

Dés la sortie du bureau, je file à l’agence de voyage du quartier. Les conseillères sont toutes charmantes. Elles ont déjà le sourire figé des hôtesses de l’air. Je me laisse convaincre par les charmes d’une petite rousse qui me fourgue un séjour d’une semaine pour deux au Club Pago Pago d’Ibiza. Pour fêter l’événement, je m’offre une bière à la terrasse d’un café et découvre, fébrile, le programme : « facile d’accès, non loin de l’aéroport, au sud-est de la ville d’IIbiza, notre confortable Village hôtel est définitivement le choix idéal pour des vacances en famille. Le Baby Club accueille les bébés à partir de 4 mois, tandis que les Petit Club et Mini Club s’occupent des plus grands, avec une foule … ». Première déconvenue. Difficile de se transposer dans le décor paradisiaque décrit sur le papier glacé. Elle et moi. Elle porte une djellaba délavée, moi mon smoking des grands jours. Tous les deux devant un dîner aux chandelles autour de la piscine avec l’océan en ligne d’horizon. Des mots doux, elle beuglant pour couvrir les pleurs d’une armée de chiards calant sur leur petit pots épinard carottes avec des mères hystériques leur enfonçant la petite cuillère jusqu’aux amygdales. Lorsque enfin nous goûterons aux bienfaits sablonneux, lorsque nous pourrons nous prélasser après avoir fourni l’intense effort de s’être badigeonné le dos d’une crème solaire au prix exorbitant, lorsque ces contorsions nous auront valu une crampe ou un torticolis et que enfin, confortablement installé ventre à terre, nous pourrons sentir la chaude présence du soleil, il y aura un marmot qui nous jettera une pleine pelletée de sable. Et que faire à part sourire bêtement au géniteur gêné ? Ce soir, lorsque j’ai offert les billets à Sylvianne, elle m’a souri, reconnaissante. Mais très vite, j’ai deviné qu’elle ne comprenait pas la vraie raison de ce geste. Les pires idées devaient germer dans son esprit étréci. Etait-ce une habile diversion pour masquer un méfait, se racheter d’une liaison extra conjugale ? Quelle forfaiture cachait ce soudain accès de bonté ?

A sa décharge (une expression qui lui va si bien), je ne l’avais guère habituée à de telles dépenses inconsidérées, de telles débauches de bons sentiments tarifés. Cela fait plusieurs années qu’elle s’achetait elle-même ses cadeaux de Noël et de Fêtes des Mères. Toujours le même parfum à la violette synthétique qui me provoquait des maux de tête, les mêmes accoutrements vulgaires. Elle m’a remercié sans vraiment oser m’embrasser et nous avons évoqué les aspects pratiques de notre escapade.

Jour J. Tout est prêt. Les valises sont soigneusement étiquetées. Ma femme gît à mes côtés tel un flan sur une assiette avec sa nouvelle coiffure couleur caramel. Arrivés à l’aéroport, nous sommes aiguillés vers un autocar qui nous embarque sans attendre. Un organisateur bronzé nous assène, en crachotant dans son micro, un discours d’accueil que l’on sent rodé par les années : « Bienvenue à Ibiza, l’île de tous les plaisirs. Je m’appelle Paulo, je serai votre guide tout au long de votre séjour. Toute l’équipe du Pago Pago est heureuse de vous accueillir. Ici, tout le monde est hachement sympa Vous allez faire le plein de soleil, d’énergie, de teuf et de relax attitude. Vous avez encore le temps du trajet pour vous relâcher. Après, un seul conseil : éclatez-vous, restez naturels et vos souvenirs seront immortels ». Abruti, ça fait trois conseils… sait même pas compter jusqu’à trois !

Le couple trentenaire sur la banquette arrière en rajoute et me glisse avec un accent alsacien: « tu va voir. Tout est possible mais rien n'est obligatoire. Ici, c’est le big-bang. Tous les soirs, des milliers de jeunes s’explosent la tête, communient dans le même esprit de fête. Les sensations qu’on éprouve sont indescriptibles, la musique s'accapare de ton corps, elle pénètre chaque pore de ta peau, atteint ton cœur, ton centre du plaisir et te bouleverse à jamais...C’est à vivre… un avant goût psychologique et psychique du nirvana ». Trémolo dans la voix et clin d’œil appuyé. Je répond au jeune homme chevelu en le vouvoyant que nous cherchons un endroit calme et reposant, que nous nous opposons à toute forme de drogue et que la techno, ce n’est pas de la musique. Ils nous regardent avec des yeux ronds. Dehors, les immeubles sans âme défilent, tous semblables sous le ciel gris.

Je me retourne et observe, anxieux, les compatriotes et leurs marmailles avec qui nous partagerons les prochains jours. Les femmes commencent à rider et ont investi dans les tenues estivales tendance. Visiblement, cette année, c’est kaki. Sylviane porte une combinaison sportive de couleur rose fuchsia.

A notre arrivée au club, une haie d’honneur nous souhaite la bienvenue et les animateurs nous tendent en nous tapant amicalement dans le dos des gobelets en plastique emplis de vin rosé tiède. Celui qui doit être le chef parce qu’il est le plus vieux s’avance et tente de couvrir les conversations : « Bienvenue à Ibiza, l’île de tous les plaisirs. Je m’appelle Eric, je suis le chef du village. Toute l’équipe du Pago Pago est heureuse de vous accueillir. Ici, tout le monde … » Paulo, embêté d’entendre son chef répété le même discours qu’il nous a servi quelques minutes plus tôt tente de faire diversion et prend la parole. : « ce soir, on veut tout le monde déguisé. Nous organisons une grande soirée avec un jeu de rôle sur le thème d’Harry Potter et du Seigneur des Anneaux… » Le chef vexé d’avoir été coupé dans son effet lance un regard haineux à son employé zélé, abrège de colère la description de toutes les activités sportives et festives de son établissement et passe directement à la conclusion : « un seul conseil : éclatez-vous, restez naturels et vos souvenirs seront immortels ».

Deux barbus un peu cloches, les pieds nus, David et Vincent, surnommés les extra-terrestres, chargent nos valises dans une remorque traînée par un petit tracteur qui laisse échapper en démarrant un gros nuage noir sur l’alsacien chevelu. Je ne peux m’empêcher de lui lancer avec un grand sourire : « C’est à vivre…un avant goût de Nirvana ! » Lorsque nous prenons possession de notre chambre, ma femme s’émerveille devant tant de gentillesse, d’attention, le professionnalisme de l’accueil. Elle est sincèrement enthousiaste. « et puis, les gens ont l’air tellement gentils. Le Pago Pago, on m’en a dit que du bien. » Une fois les valises défaites, je sens déjà poindre l’ennui. Une heure et demie à tuer avant l’apéritif. Nous errons dans le club vide et croisons dans les allées étroites d’autres couples désorientés, ne sachant que faire. Sourires niais de connivence. Un employé en bleu de travail s’affaire sur des lauriers roses.

C’est l’heure de l’arrosage. Les caroubiers ruissellent. Des rigoles d’eau se rejoignent le long des pelouses. Nous rejoignons la plage. Une étendue de sable blanc, jonchée de mégots et infestée de minuscules mouches au ras du sol. Un panneau « club nautique » surplombe une petite cabane en bois. Une magnifique blonde asperge d’eau douce les dériveurs et planches à voile. Elle nous adresse un sourire. Elle paraît sortie d’un épisode d’Alerte à Malibu, sa poitrine généreuse est fermement tenue par un maillot une pièce de couleur kaki. « Salut, vous êtes nouveaux ici ? Moi, c’est Sandra.»
Ma femme s’enhardie « bonsoir Madame. Moi, c’est Sylviane. » Ca va être mon tour : « Moi, c’est Thierry .»
Silence gêné, on s’est tout dit. « Bon, et bien à demain ou peut être à tout à l’heure. » Effet de mon imagination libidineuse ou je jurerai que son message s’adressait à moi ? J’essaie d’oublier cette beauté en donnant le bras à mon épouse.

Les vacanciers se sont changés, les femmes ont les cheveux mouillés, les hommes, la raie nette. Les eaux de toilettes se mélangent, les conversations se nouent, les couples s’abordent. Les animateurs, en retrait, analysent en connaisseurs la fraîcheur de l’arrivage féminin hebdomadaire. Avec les années de métier, ils ne se donnent plus la peine de rendre discrets leurs sourires vicieux et leurs regards critiques contemplant les croupes frétillantes d’avant cocktail. Un couple habitant Thouars habitué des vacances en club nous alpague avant de passer à table. Passés maîtres dans les rencontres d’avant repas, ils nous débitent leur vie en quelques mots bien choisis: ils ont deux enfants et un teckel. L’aîné fait des études pour être informaticien et le dernier est turbulent. Il ne sait pas encore ce qu’il veut faire. Jean-Louis « travaille dans la banque » et Simone est « assistante puéricultrice ».
– Dame Pipi ?
– Pas exactement. Je m’occupe de …
A défaut de partager notre humour, nous partagerons le repas. Après de longues minutes de file d’attente et quelques coups de coude, je réussis à emplir mon assiette d’une bouillie malodorante au nom local. Je reconnais la mine triste de David et Vincent, nos bagagistes de l’après-midi. Ils s’affairent à garnir les plateaux d’entrées et de dessert. Ils évitent nos regards et se traînent. Je met du temps avant d’identifier à qui leur démarche fatiguée me fait penser. Bien sûr, Jacques, mon ancien psychanalyste. A table, la conversation s ’écoule lentement, insipide. Jean-Louis est déjà au dessert. Il s’empiffre. Trois fois qu’il va se servir au buffet sans compter les rasades du vin en carafe qu’il offre généreusement à ses voisins. L’effet de l’alcool a révélé chez lui des talents insoupçonnés de joyeux drille. Il délaisse donc l’évolution des taux d’intérêt sur les six derniers mois avec lesquels il nous a tenu la jambe depuis le début du repas et commence à nous raconter ses bonnes blagues, toutes salaces et éculées.
- Alors, la gonzesse, elle le regarde. L’autre, il était à poil …
- Oh, Jean-Louis !
La Simone, les lèvres pincées, maugrée en jouant les mijaurées. Elle roucoule d’aise, se pâme d’admiration devant son homme qui sait si bien faire rire la tablée. Ma femme s’amuse beaucoup. Le couple de vieux beaux, les Ducoussier, qui a eu la mauvaise idée de nous rejoindre s’ennuie ferme et sourie poliment. Le male, la chemise ouverte sur une toison couleur carotte, tente ouvertement de draguer Simone qui n’a d’yeux que pour son comique troupier. Par dépit, il tente de séduire ma femme trop occupée, elle aussi, à écouter le banquier. Je tente de faire diversion en proposant de faire quelques pas près de la piscine mais Sylviane me fait les gros yeux. Enhardi par le succès de ses histoires, Jean-Louis a monté la voix et la moitié de la salle nous a maintenant rejoint et rie grassement à chaque chute.
- Alors le Belge y dit : « tu veux plus de ma frite ? »

C’est maintenant au tour de la fausse blonde vraiment ridée assise en face de moi de s’alanguir en prenant des allures d’actrices de film porno en se suçant le petit doigt. Les organisateurs essaient vainement de s’insérer dans le groupe pour reprendre la main. C’est leur boulot de faire rire. On ne va pas se faire distancer par un métropolitain, un vulgaire touriste en sandalettes, nous les professionnels du contrepet, de la charade et du jeu de mots. L’un d’entre eux, notre fidèle Paulo, entreprend un travail de sape en dévoilant l’issue de l’histoire à peine est-elle commencée. Les regards courroucés des estivants le dissuade de recommencer. Mouché, il quitte le groupe. Je m’éclipse à mon tour et décide d’attendre l’heure du spectacle en allant marcher sur la plage. Dehors, le tempo sourd de méga basses indique la proximité d’une soirée de jeunes. J’imagine les trentenaires alsaciens qui s’ébrouent déjà au milieu de leurs congénères attirés comme des mouches par le martèlement incessant. Je me sens vieux et ringard en repensant au Pago Pago.

- Encore toi ? C’est la soirée Cocoon Club, à l'Amnésia. Ce soir, Carl Cox fête son anniversaire. On attend plus de cinq milles personnes. Tu veux venir ? Où est Sylvia ?
- Et bien … euh…c’est qui Carl Cox ?
Sandra apparue comme une fée, me sourit. Elle a troqué son maillot une pièce pour un paréo à rayures bayadères qu’elle a noué autours de sa taille et un soutien-gorge assorti noué à son cou. Elle a grossièrement enveloppé ses cheveux d’un chèche qui met en valeur ses traits fins. Elle est belle, fraîche, naturelle.
- Un des meilleurs DJ au monde. Mais, excuse moi, tu préfères peut être le spectacle du Pago. Cela fait moins loin pour rentrer à la case après la soirée.
- Non, bien sûr. Mais, je suis sorti sans un rond.
- J’avais oublié. Tout est compris dans le prix :vin, café, volley et amusement à volonté. Le tout, c’est de ne pas se tromper d’heure, de suivre sagement le groupe. Alors, que fais-tu ?
- Je vais me coucher.
- C’est dommage. Venir ici sans teuffer, c’est comme se rendre à Lourdes sans être croyant. L’Amnesia, le Pacha, le Space, le Privilège, tout est top ici. Tu t’éclates jusqu’à l’après-midi, tu gobes des redbulls et tu repars prendre un drink au Bora bora jet bar house. Lâche toi un peu. C’est les vacances. Profite.
- Bof. C’est surtout qu’il n’y a pas le choix. Bora Bora ou Pago Pago ? La teuf ou la beauf attitude ? Tout n’est pas si simple. Tous ces lieux sont tenus par la Mafia qui est de mèche avec la Guardia pour interdire toute alternative de fête privée et gratuite. A 50 Euros l’entrée, tu fais le calcul. Je préfère garder mi dinero. Qu’en penses-tu ? Elle hausse les épaules. Son enthousiasme s’est évaporé.

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- Tu as sans doute raison. Je ne sais pas. C’est surtout que je voulais rester avec… J’avais penser que .. toi et moi …on aurait pu s’amuser.

Et alors, l’impensable se produit. Comme dans un rêve, ses lèvres s’approchent des miennes. Doucement, les yeux dans les yeux, à la lueur du croissant de lune, nous nous rencontrons et nous embrassons longuement. Nous roulons sur le sable et …
- Thierry, où est-tu ? Le spectacle va bientôt commencer. Dépêche toi !
J’aperçois au loin la démarche claudicante de Sylviane en mules. Elle est à ma recherche. Sandra me susurre avant de nous quitter :
- Demain, je t’attendrai au même endroit avant le repas. Rejoins-moi.
Pantelant, je me relève, frotte le sable et rejoins ma femme.
Elle est inquiète.

Dans l’amphithéâtre, l’ambiance est à son maximum. Tout le personnel est grimé en personnages du Seigneur des Anneaux. Disons que c’était l’idée de départ et qu’ils s’en étaient sensiblement éloignés. On se croirait à un spectacle de fin d’année scolaire, le caméscope dans une main et agitant l’autre frénétiquement pour montrer à nos progénitures honteuses de leurs parents, qu’on est là. Les artistes invitent les spectateurs à taper dans les mains. Je m’exécute lâchement. Je pense à Sandra. Tout cela me paraît étrange.
Que me trouve-t-elle ? Des pauvres types de mon genre, elle en voit passer des fourgons toute l’année. Pourquoi moi ? Nous n’avons même pas discuté ensemble. Que me trouve-t-elle ? Ridicule, ne rien imaginer. Pas d’affolement, restons la tête froide. Enfin, le spectacle se termine et nous pouvons docilement regagner nos couches.

Au petit-déjeuner, nous arrivons quelques minutes avant la fin du service. Nous chipons à la volée une tasse de café et une tranche de brioche puis retrouvons l’infatigable Jean-Louis qui s’est entiché de notre couple et les Ducoussier, la mine chiffonnée. La journée est riche de promesses. Le soleil a fait son apparition au dessus de la piscine. Un organisateur bodybuildé nous propose les activités des prochains jours : ballade en scooter dans le Nord de l’île, excursion en bateau à Formentera, course de trimarans, concours de volley, pêche sous-marine, … Je ne l’écoute pas. Les paroles de Sandra résonnent encore dans ma tête. Pas dormi. « Lâche toi. Profite ». Et si, c’était elle qui avait raison. Je suis là pour me reposer, décompresser. J’irai la retrouver ce soir, c’est décidé. Sylviane et moi avons pris l’activité « chaise longue face à la mer ».

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Les enfants sont parqués dans leur club, bien encadrés par une armée de surveillants prochainement dépressifs. Je me détend, ferme les yeux sous mes lunettes de soleil.

- Et Jacques, ton psy ? Comment ça se passe tes séances ? Tu ne m’en parles jamais.

La question me désarçonne et je jurerai, à son sourire en coin, qu’elle a découvert ma duplicité. Je lui avoue tout : mon cahier, mon crayon, les économies. L’ envie d’école buissonnière, de ne pas suivre ses conseils. Elle ne semble pas étonnée, pas mécontente non plus et conclue que cela aura au moins permis de se retrouver sur cette plage. Silence. Je me hâte de terminer mon livre avant l’heure des cours d’aquatonic où sur une musique dance années 80 sortie de vieilles baffles poussives, de vieilles dames secoueront leur viande flétrie en singeant les gestes brusques d’un jeune éphèbe à demi nu. C’est leur version de l’éternelle jeunesse. Comme les après-midi dansants au service gériatrie.

Le soleil se couche à présent et nous nous apprêtons pour la soirée. L’air tiède est empli des milles odeurs de la journée : le sable vaseux, les fleurs, l’herbe coupée et plus lointains, la mer, la vanille chimique des huiles solaires et les poubelles de l’arrière cuisine. Je me sens séduisant sous l’hale naissant. Mille fois, nous avons arpenté ces allées de parc d’attractions sans jamais sortir du club. A quoi ressemble l’île ?

Sandra m’attend derrière le plongeoir du grand bassin, dans la pénombre. Je m’étonne de sa fidélité à notre rendez-vous. Depuis combien de temps m’attend-t-elle ainsi, seule dans le noir ? Sans un mot, elle m’enlace puis me prend la main et l’invite à la suivre sur la plage. Le parfum sucré de sa peau cuivrée m’hypnotise. Nous longeons les remorques de bateaux, elle sort la clef de la case du club nautique et ouvre la porte. Les rideaux à carreaux sont tirés. Elle allume une bougie dont la flamme illumine timidement l’intérieur spartiate. Sur une couchette étendue à même le sol, nos bouches se mêlent et nous goûtons les plaisirs …
- Tu as une capote ?
Bien plus tard, lorsque nos corps perlés de sueur reposent enfin, que nous nous tenons par la main en regardant le plafond, elle me fait promettre de venir la retrouver plus tard.
- Tu dois te poser des questions sur moi, non ? Je peux paraître trop directe mais je suis sincère. Je ne fais jamais semblant. J’ai besoin d’un homme et je veux que ce soit toi. Dès que je t’ai vu l’autre jour sur la plage, j’ai su que ce serait toi. Laisse tomber ta petite vie bien ordonnée. Rejoins-moi ici …pour toujours.
- Mais …
- Nous vivrons de petits boulots, on se débrouillera. Rencontrer l’être aimé est une bénédiction.
- Certainement, mais …
- C’est notre karma, Thierry. Tu repars demain et nous ne reverrons plus d’ici là. Je t’ attendrais pendant un mois, le temps que tu mettes à jour des affaires, que tu vendes ce que tu as à vendre. Si ta femme veut se joindre à notre bonheur, je n’y vois pas d’inconvénients. Elle est la bienvenue.
- Je ne l’aime plus.
- Et bien voilà une première question de régler. Tu vois, c’est si simple lorsque l’on veut.

Tout cela est si soudain. Je ne sais que penser. Quelques minutes plus tard, je me glisse sous les draps et je sens la présence rassurante de Sylviane qui ronfle bruyamment.

Les préparatifs vont bon train ce matin. Au petit-déjeuner Jean-Louis nous a laissé son adresse sur une serviette en papier. Certains couples promettent de se retrouver au club l’année prochaine. D’autres, comme nous, s’échangent leurs coordonnées sans trop vraiment y croire. Le couple de vieux beaux met beaucoup d’ardeur (une expression qui leur va si bien) à collectionner les cartes de visite.

- Si vous passez par Bourges, n’hésitez pas à nous appeler. On se fera une petite soirée très sympa.
- Chérie, t’as pas vu mon vanity ?
Les bagages s’entassent au milieu de la cour où les organisateurs s’affairent déjà pour accueillir le prochain groupe de touristes. La nappe en papier blanc est posée sur des tréteaux de contreplaqués. Le couple de trentenaires alsacien disparu depuis trois jours fait une apparition remarquée. Les commentaires vont bon train. Ils sont pales et arborent un sourire béat. Ils tiennent à nous faire partager leur enthousiasme :
- Mortel, de la bombe, mec. La meilleure soirée, c’était pour l’annif de Carl Cox …
- La soirée Cocoon Club à l’Amnésia ?
- Oui … tu y étais ?
Sylviane me dévisage, inquiète. David et Vincent, les pauvres hères au look d’apôtres, charge les valises dans les soutes de l’autocar. Paulo reprend son micro et nous réchauffe quelques blagues déjà racontées par Jean-Louis .

Au loin, la silhouette d’une jeune femme… elle ressemble… c’est Sandra …nos regards se croisent.

Que dire à présent ? La vie a repris son morne cours. Les vacances paraissent déjà si loin. Cette parenthèse ensoleillée ne m’a pas rapproché de ma femme, bien au contraire. A vrai dire, les évènements se sont précipités ces derniers jours. Depuis le retour, la voix de Sandra hante chacune de mes nuits : « . J’ai besoin d’un homme et je veux que ce soit toi … Laisse tomber ta petite vie bien ordonnée. Rejoins-moi ici …pour toujours ». Aussi, j’ai pris une décision, totalement irraisonnée.

J’ai posté ma lettre de démission hier soir, annoncé à Sylviane mon départ, notre rupture. Evidemment, elle n'a pas compris. Je lui laisse tout. Heureusement, nous n’avons pas d’enfants et nos seuls biens sont une voiture en fin de parcours et quelques meubles préfabriqués. Je pars pour Ibiza demain matin. Ce soir, je vais dire adieux à mes parents et à mes amis. Une nouvelle vie débute. Le même aéroport. Je prend un taxi. J’ appréhende de retrouver Sandra. Je suis fou.

Cher Jacques, Ma lettre va peut être vous paraître incongrue. J’ai appris dernièrement votre liaison avec ma femme et je ne peux que vous féliciter pour votre dévouement. Saluez la de ma part et dîtes lui que je ne pense jamais à elle. Avez-vous aussi laissé tomber votre belle petite famille bien peignée avec la raie sur le côté? Ou vous contentez vous une fois la semaine de vous échapper pour rejoindre Sylviane dans un hôtel miteux?

J’imagine que vous avez bien ri tous les deux en apprenant ma mésaventure. Sandra est une nymphomane, une mythomane. Un beau spécimen à étudier pour le psy que vous êtes. Lorsqu’elle m’a vu débarquer avec toutes mes valises, elle a ri, me traitant de pauvre fou. Elle ne m’avait jamais aimé. C’est à peine si elle se souvenait de moi. Paulo, un animateur du Pago Pago, m’a avoué qu’elle fait le coup chaque année à de pauvres touristes en mal d’aventures tropicales et de rencontres extra conjugales. Certains nigauds vont même jusqu’à croire à ses jérémiades. Avant moi, il y a eu David et Vincent, les hommes à tout faire du club. Ils ont eux aussi quitté tout leur entourage pour retrouver la naïade du club nautique. David avait deux enfants. Il ne les a jamais revu. Ces deux là étaient surnommés les extraterrestres, maintenant tout le monde nous appellent les Visiteurs, le retour. Oui, j’ai oublié de vous préciser que j’ai été embauché moi aussi pour les seconder. Un contrat à la semaine. Si je fais mes preuves d’ici la fin de l’été, j’ai mes chances d’être embauché pour toute la saison prochaine. Car la vie est très chère à Ibiza. Aussi, si vous pouviez m’aider en m’envoyant par courrier à l’adresse du club, une infime partie de tous les honoraires que je vous ai versé pendant ces longs mois de traitement. Prenez le comme le remboursement d’une prestation mal effectuée, une garantie d’un contrat de service après-vente. Après tout, si votre prestation avait été efficace, j’aurai été équilibré, raisonnable et jamais je n’aurai cédé aux lubies de cette blondasse des plages. Votre dévoué pigeon plumé.

Thierry

P.S : éclatez-vous, restez naturels et vos souvenirs seront immortels.

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