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02.04.2006
La grande roue
Il y a toujours un début. Les années passant, les souvenirs s’effacent et on oublie les premières fois : la première fois où j’ai réussi à nager seul, la première cigarette, la première paire de lunettes, la première cravate. Mais il y a une première fois dont je me souviens parfaitement.

C’était lors d’un de ces dimanches interminables en famille. Il faisait beau ce jour là à Saint-Brieuc et les parents finissaient le repas par un café sur la terrasse au soleil.
Je devais avoir 10 ou 11 ans et traînais dans le salon pour échapper à l’ennui des conversations entre adultes. Après avoir fait le tour de la pièce, je sortis la collection de 33 tours de mon oncle de sous la chaîne stéréo. Il y avait des chanteurs français qui prenaient la pause devant l’objectif, Michel Berger, Michel Sardou. Elton John et son Yellow brick Road et un live de Ike et Tina Turner : un double album dont j’ouvris délicatement la pochette.
Je découvrais une magnifique femme à la volumineuse coiffure. Une lionne perchée sur de hauts talons qui écartait les jambes au maximum de ce que sa minijupe frangée lui autorisait. La bouche grande ouverte, les yeux révulsés, elle semblait en transe. Derrière elle, un cœur féminin était planté devant de hauts micros. A ses côtés, celui que je devinais être Ike semblait imperturbable à tout ce tintamarre, accroché à sa guitare électrique. Intrigué par le contenu de ce disque, je sortais l’une des deux galettes noires de sa pochette et demandais s’il était possible d’écouter ce disque. Il possédait un équipement audio dernier cri. Il suffisait de poser le vinyl sur la platine, de refermer le couvercle et d’appuyer sur « marche » pour que démarre le morceau.
La foule criait et Tina haranguait son public. Le morceau commença tranquillement, tout en douceur. « At the begining of the song, it will be easy, nice and easy ». La voix basse d’Ike se mêlait à celle de sa femme qui parlait plus qu’elle ne chantait, un préchi précha dont je ne comprenais pas un mot jusqu’à ce qu’elle articule distinctement « proad mairie ». Elle se mit alors à chanter d’une voix puissante qui emportait tout sur son passage, une voix de vraie femme aux jambes écartées, une voix de sexe et de stupre. Elle donnait tout. L’harmonie des chœurs était parfaite, maîtrisée, veloutée. Mais déjà le morceau s’arrêta. Non, pas si tôt ! A peine le temps de reprendre ses esprits. Un souffle plus tard, un martèlement de batterie fit accélérer le rythme. Une véritable explosion sonore sortait des baffles de mon oncle, un martèlement d’enfer. Et cette voix, cette putain de voix, mesurée puis cadencée puis hystérique. Une orgie vocale qui vous prenait aux tripes. La basse chaloupait, une armée de cuivre ponctuait le tempo et se battait pour occuper l’espace. La batterie imperturbable, les chœurs qui semblaient ne jamais vouloir reprendre leur souffle et Tina qui s’envolait toujours plus haut. Je serrais les dents, fermait les poings.
J’étais vêtu comme à l’accoutumé des rencontres familiales d’un pantalon de flanelle grise dont la doublure m ‘irritait l’entrejambe et d’une chemisette blanche. C’est assis là, sur ce canapé de cuir que j’eus cette première fois qui restera gravée une vie entière, une véritable révélation : je découvrais un continent, une musique que je n’avais imaginée possible. Jamais je n’avais entendu une pareille chose capable de vous faire frissonner, vibrer. Une source d’énergie inépuisable, une révélation : le rock.
Le morceau prit fin et la clameur du public se répandit dans le salon.
Big weels keep on turning, la grande roue continue de tourner bien sûr et j’ai enfin pu m’affranchir de ces pantalons si inconfortables, de la chaînette de communiant par-dessus le col de ma chemise.
J’ai aussi pu devenir celui qui est dans la fosse à crier aux morceaux éblouissants des virtuoses du rock.
22:31 Publié dans Journal de la vie qui passe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature


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