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12.08.2005
Un nouveau chapitre extrait de "En Rade",
Roman sur Brest et ses nuits.
Le bout du monde
Brest, ville du bout du monde. Ici le train ne passe pas, il s’arrête : « Brest, terminus. La cité du Ponant est heureuse de vous accueillir ». On ne va pas plus loin. Ne ratez pas votre arrêt, vous vous retrouverez à New-York en continuant plus à l’Ouest. Nous sommes ici à l’extrême ouest, l’ouest sauvage, le Far West.

Le bout du monde
Est-ce pour cela que Dominique a voulu récréer une ambiance et un décor country dignes du Colorado ?
Au gré de l’arrivée des bateaux, cette cité intègre par flot de multiples nationalités de marins. Elle s’enrichit de leur présence. Le port de commerce constitue ce que les politiques et les urbanistes appellent, dans leur jargon, un «espace mixte ». C’est à dire qu’ici se côtoient à la fois un port de pêche, des bureaux, des commerces, des bars, une discothèque et de nombreux restaurants. Il ne faut pas non plus oublier les riverains qui s’accrochent à rester domicilier sur cette zone malgré que, jour et nuit, l’activité y soit bouillonnante et bruyante.
Pour le moment, le port s’est mis à l’heure grecque et les voyageurs, fraîchement débarqués, côtoient les indigènes jusqu’au zinc du «départ ». Ce deuxième soir, les échanges sont timides et les regards curieux se croisent. Mais la jovialité de début de soirée a vite fait place a une tension presque palpable. C’est un peu avant minuit que l’incident éclata. La faute à l’alcool, aux décibels agressifs, à la connerie ? Depuis une demi-heure, un couple de motards passablement éméchés s’amusaient à jeter des cacahuètes sur les uniformes impeccablement blancs des marins. Ceux-ci feignaient de ne rien voir, attitude qui agaçait les deux barbus en cuir. La musique, pleine de riffs métalliques, de basse amplifiée et de gémissements chaloupés, excitait les plus jeunes.
Sans doute, était-ce un morceau qu’affectionnait Dominique qui avait monté le volume plus qu’il n’aurait fallu. Il devenait difficile de communiquer par les mots.
Je fus involontairement le déclencheur de tout ce qui suivit. Au moment de dépasser les gradés, un geste malheureux et involontaire de l’un d’entre eux déséquilibra mon plateau faisant chuter les boissons. Je souris, montrant que je maîtrisais la situation et que l’incident était clos. La rapidité de la scène m’avait laissé pantois. Je m’accroupis pour ramasser le contenu de mon plateau et focalisais sur les débris de verres cassés et les lattes de bois mouillées du plancher. Happé par la servitude de ma tache, j’en oubliais les forces en présence.
A quatre pattes, alors que je rassemblais les morceaux de verres, je vis s’avancer quatre lourdes bottes poussiéreuses. Le volume de la musique et des conversations s’était estompé. Les motards n’entendaient pas renoncer à prendre ma défense, bien décidés à se faire les porte-voix du peuple indigène bafoué. Ils étaient satisfaits que leur provocation ait trouvé une fin digne de leur soif de violence. La rixe intervint aussitôt sans réelle introduction. Dans une confusion générale, les deux parties échangeaient des coups diffus et les cris fusaient. Pris de stupeur et ne parvenant pas à m’expliquer les gestes insensés et brutaux des clients, mon premier réflexe fut de passer lâchement derrière le bar. Dominique assistait à la scène avec le regard amusé de celui qui n’en est pas à sa première échauffourée nocturne. Il laissait faire, comme s’il connaissait à l’avance le dénouement de cette altercation.
Katia, vêtue d’un chandail de laine que son service avait orné de taches, ne put s’empêcher de s’extirper de son arrière cuisine pour découvrir la scène qui, comme contribuera à alimenter la réputation du lieu. Le spectacle auquel j’assistais était hallucinant. La plupart des clients tentaient discrètement de se diriger vers la sortie mais, le plus souvent, leur retraite était coupée par les mouvements des combattants. J’éprouvais une peur mêlée d’angoisse. Plus tard dans la nuit, lorsque les esprits se furent calmés, aidés, il est vrai, de quelques grands coups de gueule de Dominique et de gyrophares policés, nous nous sommes assis avec deux autres clients, des privilégiés. Nous avons trinqué en absorbant un pur single malte, bercés par la musique de Rory Gallagher. Dominique, fidèle à lui-même, distribuait de grandes rasades à chacun. L’un des deux hommes ne m’était pas inconnu, mais l’heure tardive à laquelle il nous avait rejoint m’interdisait toute interconnexion avec mon passé, même le plus proche.
On entendait toujours au loin les complaintes des marins grecques et le vrombissement de quelque «quatre cylindres » laissant derrière eux des volutes nauséabondes de monoxyde de carbone. Celui des deux clients qu’il me semblait connaître, se rendit à la raison et suggéra de mettre un terme à cette soirée, non sans avoir pris le soin de me dévisager de son regard bleu trouble, avant de me rappeler à son tour que nous nous étions probablement déjà croisés. Fatigué, je ne relevais pas la remarque et me convainc que nous aurions sans nul doute d’autres occasions de faire connaissance. Il n’en dit pas plus et nous gratifia d’un superbe «allez,…salut bande de nazes » avant de disparaître dans la pénombre, titubant ça et là, éructant à tout rompre, et dégoulinant son trop-plein de houblon et de malte.
Pour ma part, je vécus le pire instant de ma jeune carrière de barman lorsque Dominique m’annonça que je devais remettre les lieux en état pour le lendemain, «avant que tout cela n’ai coagulé » crut-il bon d’ajouter. Avec 2 grammes dans chaque poche et le dernier larron qui peinait à se désincruster de son siège, mon emploi tenait toutes ses promesses.
Katia est une jeune femme charmante. Son accent dont je n’arrive pas à identifier l’origine ajoute une touche de sensualité à son personnage. Sa discrétion dénote dans l’environnement gouailleur. Peu disserte, elle ne s’adresse que très rarement à la clientèle et encore plus rarement à moi. Lorsqu’un consommateur accoudé au bar essaie de lui faire la conversation, elle soupire et s’éclipse rendant vaine toute tentative. On ne peut pas dire qu’elle contribue à fidéliser la clientèle, son attitude frisant souvent l’impolitesse. Lorsque certains s’en offusquent, immédiatement Dominique intervient, distillant une dose de bonne humeur pour faire oublier l’échange peu fructueux. Après tout, la conversation avec la patronne fait souvent partie du rituel dans ce type d’établissement. Pour ma part, j’ai immédiatement abandonné l’espoir de m’en faire une alliée, une collègue de travail, une complice du quotidien.
Cependant, cette indifférence me semble feinte car je la sens souvent m’observer lorsque je me déplace et débarrasse les tables. Mais lorsque nos regards se croisent furtivement, aussitôt elle m’évite et s’absorbe dans le nettoyage de la machine à café ou toute autre tache. Malgré sa beauté, peu d’hommes semblent la remarquer. Certes son positionnement comme amie du patron gèle les tentatives de séduction ou ce qui pourrait être pris pour tel. D’autant plus, que le patron en question n’est pas du genre gringalet, un seul coup d’œil à sa carrure suffit souvent à calmer toute ardeur libidineuse.
Et puisque l’on en parle, je dois avouer que je ne suis pas insensible à Katia. J’aime son odeur fruitée lorsque nous nous croisons derrière le bar et que nos deux corps se frôlent, ses cheveux courts et ses traits du visage bien dessinés. Sa simple présence procure une touche d’humanité et de civilisation en ces lieux barbares. Mais surtout, elle m’intrigue. Décoder son apparente impassibilité devient un jeu où je commence à marquer quelques points. Ainsi, dés qu’elle se sent observée, elle fait montre d’une activité incessante et parfois inutile. Est-ce de la timidité ou une hautaine distance qu’elle souhaite conserver entre elle et son entourage? Est-ce du dédain pour cet environnement qu’elle peut juger primitif ?
Lorsque, minuit passé, les esprits s’échauffent et que les rires deviennent plus gras, elle reste derrière le bar ne s’éloignant jamais trop de son ami. A la fermeture, elle s’éclipse la première, furtivement et sans saluer, me laissant le soin de tout ranger. Ce soir, alors que la cloche annonce la fermeture imminente, Katia en passant près de moi, me glisse dans l’oreille «rendez-vous dans deux heures au 6ème bassin, dans le secteur de déchargement des palettes ». Interdit, et avant que je puisse articuler une réponse, elle s’est déjà volatilisée comme à son habitude.
Que veut-elle me dire ? Pourquoi vouloir me parler hors du bar ? Ce rendez-vous mystérieux m’intrigue. Comment dois-je raisonnablement réagir ? Sommes-nous toujours dans le cadre professionnel ? J’imagine que non et conviens d’accepter malgré tout cette invitation mystérieuse.
Dominique, l’œil goguenard malgré l’heure tardive, sifflote en nettoyant les tables. Est-il au courant que son amie souhaite me voir à une heure si peu conventionnelle ? De plus, leur relation m’autorise à penser que, tout naturellement, il partira la rejoindre dans quelques minutes. Et quelle sera sa réaction lorsqu’il ne la trouvera pas à son domicile ? Toutes ces questions tournent dans ma tête alors que je finis de nettoyer le bar.
En sortant, une grande bouffée d’air iodé me rappelle à mon rendez-vous et j’extirpe de mes poumons une partie de l’air vicié et nicotiné de la soirée. C’est mon petit rituel de fin de service qui est essentiellement psychologique. Je me purifies ainsi les poumons et l’âme, prêt à aborder un nouveau rôle, le mien. Je ne suis plus alors le serveur attentionné, mais le jeune homme aventureux. J’ai pour ma part, une grande envie de me changer les idées et je sens que la nuit me le permettra. Dehors, des volutes d’une fine pluie semblent tourner autours des belvédères qui s’étendent le long du quai de la Douane qui fait face à la mer. Je frisonne, baisse la tête et rentre mon cou à l’intérieur du col de mon caban. J’ai une heure et demi à tuer avant l’heure fixée.
A cette heure, les bars sont fermés et seule la discothèque du port accueille encore les visiteurs. Plutôt que de me replonger dans l’ambiance festive et enfumée, je préfère errer à la recherche du 6ème bassin. Les commerces qui s’étirent le long du quai laissent vite place à des entrepôts de location. Malgré l’obscurité, j’aperçois sur la façade d’un des entrepôts, un titan de papier peint par Paul Bloas, un artiste originaire du coin. Il a pour habitude de coller ses monumentales peintures dans des quartiers difficiles ou dans des lieux promis à la démolition. Leur caractère éphémère accentue l’impression d’abandon qui s’y dégage. Je devine que le collage représente un marin recroquevillé, la casquette à hauteur des yeux, la cigarette dans le coin de la bouche. Ce personnage semble hanté le port d’une présence irréelle.
Juste devant le Départ, l’image emblématique de la dernière grande fête maritime du port représente un marin accoudé au bastingage. Il observe les bateaux et les hommes qui s’activent sur le pont. Cette gigantesque fresque de 15m de haut est à la fois authentique, légendaire et réel. Elle dépeint parfaitement l’atmosphère du port à cette heure.
Entre les hangars vides, le vent s’engouffre par rafales. Les rues sont désertes. Je passe devant un mur placardé de publicités aguicheuses pour des services télématiques : de jeunes femmes aux positions évocatrices qui semblent m’observer. Je m’approche maintenant du lieux de rendez-vous en longeant la cale de radoub numéro une en face des bureaux de la Direction Départementale de l’Equipement. Comment vous donner une idée de l’immensité de ce trou béant ? Imaginez un vide de 225 mètres de longueur et de 27 mètres de largeur soit pratiquement, la place de la Concorde à Paris. La hauteur me donne le vertige. Je traverse le Boulevard Isidore Marfille puis, enjambe les voies ferrées. Finalement arrivé au 6ème bassin, je tente de me mettre à l’abri de la pluie le long d’un entrepôt. L’idée de la présence de Katia devient insolite en ces lieux. L’heure fixée approche et rien ne vient, l’endroit est vide de toute présence. Sur ma droite, un trou dans la gouttière évacue bruyamment la pluie du toit et éclabousse, en tombant, le bas de mon pantalon.
Mal assis sur une rambarde de sécurité comparable à celle qui s’étendent le long de la voie express, je m’assoupis quelques instants quand le bruit d’un moteur me réveille brusquement. En ouvrant les yeux, j’aperçois au loin deux phares qui se dirigent dans ma direction. Le véhicule roule au ralenti et éclaire les façades en tôle métallique grise ornées de tags noirs aux motifs géométriques. Lorsqu’ils passent à mon niveau, j’aperçois quatre jeunes, la bière à la main, qui agitent la tête en cadence et entend le bruit sourd des basses de leur autoradio survolté. L’attente continue et je commence à avoir froid. L’humidité toute entière m’envahit et je ressens chaque coup de vent jusqu’au plus profond de moi. Je perd patience et décide de quitter ce lieu si peu accueillant. La simple idée de me réfugier sous la couette me réconforte. Avant de partir, je décide de faire un dernier tour du bassin. La présence de Katia est devenue de plus en plus improbable. J’arpente le bitume au pas de course pour me réchauffer, pestant contre cette inutile fin de soirée.
Finalement après être revenu sur mes pas, une évidence me transperce l’esprit en découvrant le lieu où quelques minutes plus tôt je mettais endormi. Sur le mur en face de moi, un énorme graffiti indique : « Olivier, aide moi. Je n’en peux plus .. K.».
21:10 Publié dans Roman "En rade" extraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature

